06 novembre 2007
Roman - 6. Première partie. Chapitre 5.
Chapitre cinq : Une nuit atroce
Claquant la porte derrière moi, je sens
mon coeur se serrer. Fou de rage, je jette la bague contre le mur, et
m’effondre sur le sol. Quelle déception ! Lui qui se dit être ma seule
famille, comment ose-t-il me laisser ainsi dans l’ignorance ! Tout à ma
rage, je contemple le sol à la recherche de cette bague, qui me plonge soudain
dans une solitude désespérante. Je ne la vois plus ! Affolé, je cherche à
tâtons sur le sol. Elle a dû glisser sous le lit. Je me penche, tendant le bras
pour l’atteindre. Et soudain, une poigne se resserre sur mon bras, et une voix
de femme, presque un murmure, l’accompagne :
« Ne crie pas, sinon je te coupe
la main !
Rapide
comme l’éclair, la jeune femme, que je reconnais aussitôt, sort de sa cachette, plus agile qu’un chat,
tout en me tenant le bras de sa main, petite, mais musclée. Accroupie devant
moi, elle sourit d’une manière peu amicale.
« Alors, tu as des petits
soucis ? Cela n’est rien à côté de ceux qui t’attendent si tu ne fais pas
exactement ce que je te dis de faire... »
Terrorisé, je contemple mon bourreau.
Elle me paraît encore plus jolie qu’en bas! Ses grands yeux noisette me
transpercent, et ce petit sourire narquois donne à son visage un air tout à
fait charmant.
« Cela ne m’enchante guère, mais
nous allons devoir partager la même chambre. Ces nigauds de soldats n’ont pas
réussi à me trouver, mais ils ne vont pas s’arrêter là. Si tu ouvres la bouche
sans mon autorisation, je transperce ta jolie petite gorge... c’est
clair ? »
Sans
dire un mot, j’acquiesce. Elle pointe son poignard sur ma gorge, ma jolie
gorge, a-t-elle dit... En disant cela, elle a approché son visage du mien,
presque à le toucher. Je peux sentir l’odeur de ses cheveux, un mélange d’ambre
et de musc, et son haleine me chauffe la peau. Ses grands yeux me transpercent.
Elle ne sourit plus du tout, et pourtant ce regard menaçant ne change rien à sa
beauté, au contraire. Cette méchanceté, cette hargne lui donne un air de bête
sauvage, qui la rend encore plus séduisante. Je n’ose respirer... Ma baguette
n’est pas loin, je pourrais m’en servir pour la rendre inoffensive, si elle me
laisse le temps d’invoquer un sort d’emprisonnement. Mais d’une part, c’est
peut-être risqué, car elle paraît tout de même assez rapide, et d’autre part,
je suis assez intéressé à l’idée de passer la nuit avec elle. Je me surprends à
penser que quelques enchantements bien placés pourraient la rendre aussi docile
qu’un agneau... Mais suivant mon regard, elle aperçoit la baguette, et s’en
empare en un clin d’oeil.
« Tu es une saleté de mage,
hein ? Tu complotais quelque chose contre moi ? Peut-être même es-tu
en train d’invoquer un sort ? glapit-elle en enfonçant la petite lame de
son poignard dans la peau de mon cou.
-Non, je vous assure ! je serais
incapable de rien faire sans ma baguette ! Je ne suis qu’un apprenti,
seuls les mages d’une grande adresse sont capables d’une telle prouesse !
- Comme le vieux mage qui était avec
toi en bas ?
- Non, même Agrippa en serait
incapable... Seuls les mages guerriers savent faire cela...
- les mages guerriers... Ces saloperies
qui balancent des tornades et des éclairs ? Bon, peu importe... Tu as
l’air de me dire la vérité... Mais je ne veux pas prendre de risque... Il est
temps que tu fasses dodo... Mais avant, je vais te faire une confidence...
Elle
s’approche tout près, et je tremble de ce qu’elle va me faire.
« Je suis allergique aux
mages ! »
Avec
le pommeau de son poignard, elle m’assène un grand coup sur le crâne, et je
sombre dans le noir le plus total. Avant de m’effondrer, je l’entends ricaner.
Quelques heures plus tard, je reprends
conscience. J’ai très mal à la tête. Il fait noir. C’est la nuit. Je me lève
péniblement, ma chambre est plongée dans l’obscurité, et la belle est partie.
Je sors de ma chambre. Tout est calme et silencieux. En bas, il n’y a personne,
j’ai du mal à marcher parce qu’on ne voit rien. La tête me tourne, je suffoque,
une sueur glacée coule sur mon front. Serais-je en train de mourir ?
Posant une main sur ma tête, je peux constater que je ne saigne pas. Alors d’où
me vient cette douleur ? J’ai soudain très mal au ventre. Je cours jusqu’à
la porte de l’auberge, que j’ouvre violemment. Dehors, le vent me rafraîchit un
instant. Deux soldats montent la garde. A ma vue, ils s’approchent de moi, mais
je les vois à peine. Une douleur affreuse s’empare de mon ventre, et je me
tords en deux. Les deux soldats me relèvent, et j’essaie de leur dire que la demi-elfe
est dans l’auberge, et qu’elle m’a peut-être empoisonné, mais les mots restent
coincés dans ma gorge. J’halète, je suffoque, mes yeux se troublent. La douleur
dans mon ventre est trop forte, trop forte, je me mets à hurler... devant mes
yeux, je vois danser les arbres dans le vent, qui est toujours aussi fort, et
les arbres se métamorphosent en deux monstres noirs, affreux, gigantesques, qui
lancent dans le ciel des cris perçants, des cris terribles, inhumains,
inaudibles, des cris qui transpercent mes oreilles, ou est-ce le vent qui
siffle ainsi ? il semble que ces cris vont faire exploser ma tête... et
cette douleur, cette douleur qui me lance dans les entrailles, je me mets à
vomir, et j’entends vaguement les soldats qui tentent de me ramener à l’intérieur
de l’auberge. Je les regarde de mes yeux hagards, et leurs traits se
brouillent, je ne les vois plus, tout disparaît dans un épais brouillard...
Soudain je ne vois qu’un grand mont qui
s’élève sur un ciel rouge, au milieu d’une étendue pierreuse, et pas une herbe,
pas un arbre ne perturbe cette monotonie de pierres grises et noires. Une
clarté diffuse semble venir du sol. J’ai soudain très chaud. Le sol fume tout
autour de moi. Je gravis le mont où la chaleur est encore plus forte. Je monte,
je monte, et soudain, tout en haut, je peux voir un trou béant qui plonge loin
dans les profondeurs de la terre... je vais me jeter dans ce précipice fumant,
si je ne m’arrête pas, mais je continue à marcher, alors je me débats,
non ! non ! mais je suis toujours en train d’avancer, je ne peux pas
m’arrêter, quelque chose m’attire là, vers ce précipice, ce précipice tout
noir, dont le fond rouge me brûle le visage, c’est un volcan, et ce volcan va
s’ouvrir ! et les cris, les cris stridents retentissent de plus belle,
elles me vrillent les tympans. Je vois
alors surgir du gouffre quatre silhouettes, noires, immenses, des ombres qui
dansent dans la fumée, qui s’avancent vers moi, et je tombe, je tombe en
hurlant dans le précipice, je suis dans la fumée, je ne vois plus que du
gris, mes cheveux brûlent, mes habits
brûlent, tout mon corps n’est plus qu’une torche vivante, et je plonge dans la
lave, mon corps se désintègre, et c’est le noir, le froid de la mort, je suis
mort !! et des cris stridents résonnent encore en moi dans la mort...
Je respire de nouveau. Plus aucun cri
ne résonne en moi. J’ouvre les yeux. Je suis allongé sur le lit de ma petite
chambre, à l’auberge. Agrippa, sur une chaise, ronfle doucement. Dehors, il
fait jour. Une belle lumière inonde la pièce. Le soleil est revenu, et moi
aussi...
04 novembre 2007
Roman - 5. Première partie. Chapitre 4.
Chapitre 4 : L’auberge
pleine
De nouveau, un bruit de galop se fait entendre. Plusieurs
chevaux, apparemment, s’arrêtent devant l’auberge. On frappe de grands coups à
la porte. Agrevin court ouvrir, et une troupe de soldats entre dans l’auberge
dans un cliquetis d’arme qui trouble le silence paisible qui règne dans la
salle. Ces soldats portent sur leur armure le sceau de Mortemer. Ils tiennent
un gros orque enchaîné, vêtu comme un citadin, d’une élégante cape et d’un
habit en soie. Généralement, les orques portent des tuniques en cuir épais, car
ils vivent dans le Nord, mais celui-ci semble ne plus habiter là-bas depuis
longtemps. Il garde cet aspect trapu, ce teint verdâtre, ces dents qui
déforment la mâchoire, et ces yeux petits, sournois, soulignés d’épais sourcils
qui terminent un front étroit. Mais le raffinement de sa tenue, et une certaine
intelligence dans ses yeux, fait penser que cet orque vient d’une tribu
d’orques qui sont venus, après la paix, s’installer dans des cités d’humains,
des cités comme Alican qui tentent de les intégrer, en oubliant leurs atrocités
passées. Certains orques sont ainsi devenus mages, poètes, commerçants, faisant
taire en eux la bête conditionnée à tuer ou à mourir. Celui-ci, en plus de son
habit raffiné, est remarquable par une jambe de bois, qui le fait boîter
lorqu’il marche. Hélias, face à cette entrée fracassante, s’est levé, alors que
le capitaine, précédant ses soldats, lui fait signe.
« Seigneur, fait-il avec fierté
nous l’avons rattrapé ! Comme vous
l’aviez dit, il rôdait dans la forêt, et il s’est enfui à notre approche. Vous
pouvez vous réjouir. Car nous avons enfin retrouvé Achass, et nous l’avons
capturé !
Hélias, fort contrarié, se met à parler
assez rudement au soldat, qui se met à blêmir.
« Espèce d’imbécile, l’entends-je
dire, cet individu n’a rien à voir avec celui que je poursuivais ! Vous ne
savez donc pas différencier un orque d’un autre orque ? Je le connais,
celui-là, c’est un vulgaire contrebandier, un simple voleur de trésor
elfique ! Vous vous êtes trompés !
Allant
du capitaine au prisonnier, qu’il regarde avec dépit, il marche d’un pas
rapide, atterré. Il réfléchit un instant, semble retrouver son sang-froid, et
prononce d’une voix glacée ;
- Il ne vous reste plus qu’à retourner
à Alican, et à remettre ce pauvre bougre aux autorités ! Achass doit être
loin, à l’heure qu’il est !
Fou de rage, Hélias sort de l’auberge.
Lorsqu’il ouvre la porte, nous voyons le vent s’engouffrer dans la salle de
l’auberge. Les soldats, dépités, le suivent dehors, entourant le prisonnier
qui, avant de sortir, jette un oeil inquiet dans la salle. Peu de temps après,
Hélias revient, trempé, les cheveux en désordre, toujours très remonté.
« Où est-elle ? nous
demande-t-il.
Je me
retourne, assez intrigué. La belle sauvageonne a disparu, comme par
enchantement !
- Je pense que c’était sa complice...
annonce alors Hélias. Mais peu importe... les soldats vont rester ici pour la
nuit, il semble que la tempête ne veuille pas se calmer, bien au contraire...
Son cheval est à l’écurie, deux hommes vont le surveiller, et les autres
fouilleront l’auberge. Elle ne pourra aller bien loin sans sa monture, et je
doute qu’elle mette le nez dehors, toute elfe qu’elle soit, par ce temps effroyable.
Oubliant un instant mes griefs contre
mon maître, je me dirige vers la fenêtre. Derrière la vitre, le vent souffle
violemment, les arbres plient, leurs feuilles s’arrachant par grosses poignées
dans l’air mouillé. Une grosse pluie tombe sur le sol déjà détrempé, et le
ciel, sombre comme en pleine nuit, alors qu’il est à peine huit heures du soir,
et que nous sommes au début de l’éte, enveloppe tout cela d’une ombre
menaçante. Je frissonne devant ce spectacle de la nature, je me sens presque
mal, lorsque soudain, au milieu de ce tumulte, de cette violence des éléments,
j’aperçois au bord du chemin, à une centaine de mètres, deux petits êtres qui
se tiennent l’un contre l’autre, à demi-nus, avançant péniblement contre le
vent.
« Maître ! Venez voir !
Il y a deux enfants dehors, qui semblent en difficulté ! »
Agrippa, très étonné, me rejoint près
de la fenêtre. Hélias, qui a tout entendu, est reparti dehors avec un de ses
soldats et nous les voyons s’approcher, lentement, des deux êtres craintifs
qui, après avoir tenté de s’enfuir, sont rejoints par les soldats qui les
mènent jusqu’à l’auberge. Les voyant approcher, Agrippa me dit :
« Ce ne sont pas des enfants,
Arpège. Ce sont des moréens.
- Des moréens ? Mais je croyais
que les moréens étaient des êtres imaginaires, inventés par les adultes pour
faire rêver les enfants ! s’exclame Hélias.
-Tu as devant tes yeux la preuve qu’ils
existent bel et bien !»
Les moréens sont peut-être le peuple le
plus doux, le plus attendrissant qu’on n’ait jamais vu. Vivant très loin d’ici,
aux frontières du Monde connu, sur une archipel des mers chaudes, bien au sud,
tout au sud, ce peuple est facilement identifiable par l’aspect de ses
individus, bien qu’on en rencontre rarement par chez nous, même à Alican, où
pourtant à peu près toutes les races sont représentées. Moi, je n’en avais
jamais vu. Les moréens ressemblent à des humains, mais ils sont un peu plus
petits. Ils ont de plus la peau très blanche, et des cheveux noirs et épais.
Leurs yeux sont bleus comme l’océan. Et il sont plutôt menus. Agiles, discrets,
on les compare parfois aux elfes, même si leur discrétion n’est qu’une
timidité, contrairement aux elfes, qui sont austères. Resté depuis toujours en
autarcie, séparé du reste du monde par la mer, sa meilleure protection contre
les invasions, cet humble peuple a toujours défendu son indépendance, et son
mode de vie simple. Les moréens, d’après ce que j’en avais lu, et d’après ce
que mon maître m’en avait dit, vivaient effectivement très simplement,
cultivant leur terre, et élevant les moutons qui paissaient dans les montagnes.
Ils mangeaient le produit de leurs bêtes, pêchaient les poissons qui vivaient
autour de leurs îles, cultivaient leurs légumes, et leurs champs. Ils
vénéraient encore une divinité, celle de la Terre, et croyaient aux présages
que leur envoyait la nature. Pour eux, la seule magie était celle du soleil qui
faisait pousser leur blé, le reste n’était que sorcellerie. Le reste,
d’ailleurs, ils ne le connaissaient pas. Les mages, les esprits qui rôdent, les
sortilèges semblaient n’avoir aucun impact sur eux. Ils étaient miraculeusement
protégés de toute l’atrocité du monde. Agrippa, très intrigué par tout cela,
était allé passer quelques temps dans l’île principale, Atta. Il m’avait
raconté que les livres étaient rares dans les maisons, et qu’il était difficile
de rentrer en relation avec les moréens. Patiemment, il avait appris à
respecter leurs croyances, leurs coutumes, et il s’était petit à petit fait
accepter parmi eux, mais ils restaient très distants avec lui, et refusaient de
lui parler lorsqu’ils se sentaient observés par les autres. Agrippa avait
traversé l’île de long en large, et nulle part il n’avait senti de mauvaise
vibration. Rien n’était plus pur que ce petit morceau de monde, et cela pour
Agrippa était bien étrange. Sa baguette était inopérante, ses pouvoirs éteints.
Rien ne fonctionnait, que le soleil, comme lui avait dit un paysan du coin, qui
osait lui parler quelquefois.
Il était resté quelques mois, mais il
n’avait rien trouvé qui explique ce phénomène. Alors, il était rentré chez lui,
bien content en revenant sur le continent de retrouver ses incantations et ses
grimoires. Il avait longuement cherché une signification à cette parenthèse du
monde, mais il n’apprit rien, que la description de cette évidence. Les forces
magiques qui régissaient l’univers s’arrêtaient aux frontières de la
Moréa !
Alors que font ces Moréens ici, loin de
leur terre ? Agrippa s’approche des deux petits êtres fébriles, qui lèvent
sur nous des yeux apeurés. Il y a un homme, un jeune homme, et une femme, une
jeune femme. Lui ne porte rien d’autre qu’un pantalon tout usé, des bottes
trouées, et c’est tout. Un petit sac en cuir mou lui serre le torse, qu’il a
nu. Pas un poil ne recouvre sa poitrine, ni son menton. Il a une épaisse
tignasse, et de grands yeux bleus, qu’on regarde avec difficulté tant leur
couleur est limpide. La femme est plus petite que lui. Elle se blottit contre
l’homme, enfonçant à demi son visage contre son épaule. Je peux voir un grand oeil,
noir, celui-ci, qui me regarde avec crainte. Elle porte une petite tunique
blanche, trempée par la pluie, et je ne peux m’empêcher de rougir face à cette
nudité à peine voilée. Ses longs cheveux tombent sur ses épaules en grosses
mèches noires. Elle porte elle aussi des bottes en mauvais état, et un petit
sac, accroché à sa ceinture. Tous deux tremblent, et je ne pense pas que c’est
le froid qui les fait trembler.
Autour d’eux, les soldats, Hélias,
l’aubergiste, mon maître, et moi aussi, nous les regardons, fascinés. Comme ils
sont beaux, si parfaitement beaux ! Malgré nous, nous les couvons de notre
regard insistant, comme devant une oeuvre d’art, un coucher de soleil sur la
mer... nous sommes chacun happés, séduits, emportés par la suavité de leurs traits,
enivrante et inexplicable... Agrippa est le premier à troubler notre état
hypnotique.
« Poussez-vous, voyons,
s’exclame-t-il en brisant de ses bras le cercle que nous avons resserré autour
d’eux. Vous voyez bien qu’ils ont peur ! »
Nous réveillant petit à petit de notre
contemplation hagarde, nous nous reculons. Les soldats, sur l’ordre de leur
seigneur, emmènent le prisonnier vers l’étable, où il est décidé qu’il passera
la nuit.
« Que font ces moréens ici ?
Je pensais qu’ils ne quittaient jamais leur île ! demandé-je à Agrippa.
-Moi aussi, je le pensais. C’est la
première fois que j’en vois en dehors de chez eux...
- Ils sont encore très jeunes...
Qu’est-ce qui les a poussés à partir si loin ?
Agrippa,
très étonné, regarde les jeunes gens, se penchant un peu pour leur apparaître
moins imposant. Esquissant un sourire, il prononce quelques mots dans une
langue étrange, mais ils ne répondent rien, et se blottissent l’un contre
l’autre, encore plus effrayés.
« Le moréen est une langue
subtile, très subtile... Je pense que les vagues souvenirs que j’en ai ne sont
pas suffisants... Agrevin, crie-t-il à l’aubergiste, apporte-nous des
couvertures, une bonne soupe, et prépare une chambre pour ces deux jeunes gens.
Je paierai ce qu’il faut !
Puis,
leur faisant signe de le suivre, il s’approche d’une table et leur présente une
chaise. Se regardant tous deux, les deux êtres craintifs hésitent, puis, se
tenant par la main, ils vont retrouver Agrippa, qui hoche la tête avec
contentement. Agrevin apporte des couvertures, et l’homme, avec une grande
délicatesse, enveloppe la femme avec l’une d’elle, qu’il choisit avec soin, et
la serre contre elle, et la femme lui sourit, posant sa tête contre son épaule.
Leurs gestes sont doux, et le sourire de la jeune femme est une des plus
merveilleuses choses qui ait jamais existé au monde. Ces deux êtres ne peuvent
pas être réels ! Une telle beauté, une telle grâce rendrait le reste du monde si insipide, si glacé et si
austère... mais pourtant ils sont là, bien là, devant moi, auréolés de leur
perfection presque indécente. Ils se penchent sur leur assiette, regardant son
contenu avec méfiance, et se mettent à boire avec plaisir, jetant sur Agrippa
des regards plein de reconnaissance. Hélias, tout comme moi, semble avoir oublié
l’épisode de la bague, tout à sa contemplation muette.
« Dites-moi, Agrippa, murmure-t-il
avec douceur, sont-ils tous aussi beaux, là-bas ?
-Ils sont beaux, c’est vrai, mais ces
deux-là sont particulièrement réussis...
- Ils paraissent tellement fragiles,
allons-nous les laisser partir seuls, sans défense, dans un monde dont ils
n’imaginent pas, sans doute, à quel point il est hostile?
A
ces mots, l’homme relève la tête d’un air craintif. Aurait-il compris ce qu’a
dit Hélias ? Agrippa, assez intrigué, lui demande alors :
« Vous comprenez notre
langue ? »
Mais
celui-ci, fronçant les sourcils d’un air dubitatif, ne répond rien. Il regarde
sa femme, qui, inquiète, le regarde aussi, et hausse les épaules en faisant la
moue, réponse assez évidente... Comment saurait-il notre langue,
d’ailleurs ? Il y a eu peu d’humains, à part Agrippa, qui soient jamais
allé là-bas. Répondant à la question d’Hélias, Agrippa reprend :
« Ces deux-là n’ont pas attendu
après nous pour arriver jusqu’ici... Ils se débrouilleront, j’en suis
convaincu. La question est de savoir pourquoi ils sont ici, dans cette forêt,
près de ce lac, un des endroits dans notre monde où sont concentrées les plus
puissantes forces magiques, alors qu’ils ne savent même pas ce que c’est...
C’est vraiment curieux...
- Le hasard, peut-être ? ironise
Hélias.
- le hasard n’existe pas, cher ami,
rien ne découle de rien en ce monde...
Leur soupe terminée, les deux moréens
nous regardent de leurs grands yeux limpides. La jeune femme baille, et se
blottit contre son compagnon en clignant des yeux.
« Ils sont épuisés... C’est vrai
qu’il se fait tard... Arpège, sois gentil, emmène-les dans la chambre
qu’Agrevin leur a préparée, et veille à ce qu’ils ne manquent de rien.
Me levant, je leur fais signe de me
suivre. En montant l’escalier, je me demande si ceci n’est pas une manoeuvre
d’Agrippa pour m’éloigner afin de parler tranquillement de moi à son ami. Je
jette un oeil sur eux lorsque je suis en haut, caché dans l’ombre, mais ils ne
font que regarder le couple superbe monter les marches à ma suite. Je suis
alors contraint de continuer vers la chambre qu’Agrevin m’a indiquée. C’est une
chambre simple, assez semblable à la mienne, qui donne sur le lac. Fascinés,
les deux moréens entrent avec crainte, et se regardent en rougissant lorsqu’ils
considèrent le lit, unique, qui prend presque toute la surface de la petite
chambre. Un peu gêné de ce trouble qui en dit long, je leur montre, comme si
j’étais le propriétaire des lieux, la commode, avec la petite bassine en
faïence, le pichet rempli d’eau, les serviettes, dans la commode, et je leur
montre, par la fenêtre, le lac, qu’ils admirent durant un long moment. Ne
sachant plus quoi faire d’autre, je leur fais signe que je les quitte là, et
ils me sourient. Lorsque je ferme la porte, je vois leurs deux mains se
rejoindre, et ils rougissent encore. Pas de doute : ces deux-là s’aiment
d’un grand amour, et ce lit ne recueillera pas que leurs rêves...
Lorsque je retourne dans la salle
commune, Agrippa est seul, et Hélias est retourné dehors. Je m’assieds devant
Agrippa, qui paraît songeur. Quel secret garde-t-il précieusement à mon
sujet ? Il paraissait si honnête envers moi, si bon, si désintéressé...
Aurait-il pris soin de moi à cause de quelque chose ? Je n’ose même pas le
regarder, tant ma colère et ma peine sont grandes. Je serre le poing sous la
table, et je sens la bague qui appuie sur mes doigts, à l’endroit même où ils
ont été serrés par la poigne d’Hélias. Je ne dis rien. Agrippa ne me regarde
pas non plus. Il semble être entré en transe. Découragé par une telle froideur,
je fais signe de me lever.
« Arpège, me dit-il d’une voix
fébrile, je sais toutes les questions que tu peux te poser, à propos de ce qu’a
dit Hélias sur le signe sculpté sur la bague de ta mère. Patience... tes
questions auront des réponses... quand sera venu le moment..
Malgré
la terreur que m’inspire mon maître, dont la ténacité est sans borne, je
réponds avec courage :
- Ah oui, mais quand, quand sera venu
le temps ? j’ai quinze ans, et cette bague est le seul héritage de mes
parents... Vous ne pouvez pas me cacher des choses si vous les savez... J’ai le
droit de savoir ! C’est ma vie !
- Patience ! Tu dois me faire
confiance...
Ne
sachant que répondre à cette voix douce mais qui révèle une grande fermeté, je
me lève d’un bond et cours jusqu’à ma chambre.
Roman - 4. Première partie. Chapitre 3.
Chapitre trois : Hélias
de Mortemer
D’un ton bourru, l’homme marmonne un
« Enchanté », me scrutant avec curiosité. Je reste sans voix !
Ainsi, c’est donc lui, le fameux Hélias de Mortemer ! L’émotion me
submerge, mes yeux papillotent, mes lèvres tremblent... Agrippa m’avait parlé
de lui des centaines de fois, et tout le monde, à Alican, sait qui était
le Seigneur de Mortemer, et quelles dures épreuves il avait subies.
Il y a de cela dix ans, alors qu’il
n’avait que vingt-deux ans, ce Prince, rebelle et brave, s’était fâché avec son
père car, alors qu’il régnait sur tout le territoire de Mortemer, cet homme
moins droit que son fils s’était entouré de riches orques qui lui avaient
offert, en échange du pouvoir qu’il leur transmettait, de nombreuses richesses
dont les provenances étaient douteuses. Le père avait alors banni le fils pour
pouvoir jouir plus tranquillement de sa richesse mais le pauvre roi n’eut pas
le temps d’en profiter beaucoup. Quand les orques virent qu’Hélias s’en était
allé, ils assassinèrent le roi. Bersachouane, un guerrier orque redoutable,
avait alors pris le pouvoir du royaume de Mortemer. Ayant eu vent de cette
histoire, Hélias était revenu et aidé d’une troupe de fidèles soldats qui
résistaient à leur envahisseur, il était parti à la reconquête de son royaume,
et après une lutte sanglante, où l’on disait qu’il avait à lui seul tué plus
d’une centaine d’orques, il avait renversé le pouvoir de Bersachouane, dont la
tête, plantée sur une pique, avait été exhibée durant plusieurs mois aux portes
du royaume, décourageant quiconque aurait eu des desseins malhonnêtes. Le
peuple, fou de joie d’avoir retrouvé le jeune Prince, voulut fêter la victoire
et couronner le nouveau roi, mais celui-ci disparut le lendemain de la
bataille, et jamais personne ne sut pourquoi il avait refusé de monter sur le
trône. On avait donc couronné son cousin, un jeune homme sans ambition, peureux
et sans grande intelligence, qui dirigeait bon gré mal gré la reconstruction du
royaume abîmé par la guerre. Quant à Hélias, on le blâmait la plupart du temps,
d’avoir abandonné sa tâche, et on le regrettait aussi. Et personne ne savait où
il vivait à présent. Il apparaissait parfois, au milieu de nulle part, fuyant
les villes, le monde, les hommes en général, et les orques tremblaient de le
rencontrer. Et personne ne savait pourquoi il avait fui, ni pourquoi il fuyait
encore.
Moi, depuis mon plus jeune âge, j’étais
fasciné par cette histoire... Et quand Agrippa m’avait appris, il y avait
quelques années, qu’il connaissait ce héros, mon coeur avait bondi, et il avait
dû me raconter en détails l’histoire de leur rencontre.
La première fois qu’Agrippa avait vu
Hélias, c’était en fait avant qu’il ne parte à la conquête de son royaume.
Agrippa revenait alors d’un voyage dans les marais de Hédia, où vivait un de
ses vieux camarades d’étude, qui possédait, de ce qu’en disait mon maître, une
bibliothèque digne de celle de la cité d’Alican, dont certains ouvrages,
uniques, étaient gardiens de savoirs qu’on ne trouvait nulle part ailleurs. Ces
marais sont mortels pour qui ne les connaît pas. Les quelques êtres qui osaient
les traverser étaient engloutis dans leurs eaux maudites, jusqu’à ce que l’eau
putride pénètre la moindre parcelle de leur corps. Alors, comme une seconde
naissance, ils étaient lentement
expulsés de la vase, mais leur corps froid restait possédé par leur mort...leur
esprit prisonnier, troublé par l’esprit des eaux, restait confus, et ils
tournaient, tournaient sans fin dans les marais à la recherche de leur esprit,
à la recherche de leur vie qui n’était pas revenue, qui ne revenait pas...
Agrippa, lui, ne craignait pas cette nature maudite, ni aucune autre nature,
d’ailleurs. C’était la sa grande puissance de mage. Il était en parfaite
harmonie avec elle, guérissant les maux et apaisant les esprits qui vivaient en
elle. Rien ne pouvait l’atteindre, pas une bête, rampante, volante, nageante,
pas un monstre, ni les sables mouvants et autres esprits des eaux qui
peuplaient ces terres troubles.
Il avait établi tranquillement son
campement près d’un chemin qui serpentait au milieu des flaques visqueuses, et
faisait cuir un de ces poissons odorants qui seuls survivent dans la vase,
lorsqu’il vit un homme, titubant, courbé, avançant péniblement, les mains sur
les côtes, à quelques pas de lui, dans la brume. Au début, il crut que c’était
un revenant, comme il en avait vu parfois, mais l’homme avait repéré Agrippa et
se dirigeait vers lui, ce que ne faisaient pas les revenants, car les revenants
ne voyaient pas les vivants, ils ne voyaient que la mort, leur mort. Il comprit
alors que cet homme qui tendait les mains vers lui était vivant, enfin du moins
il l’était toujours... Il tomba à quelques mètres d’Agrippa, et celui-ci courut
le relever. L’homme qu’il découvrit était couvert de boue, des pieds à la tête,
et son corps froid tremblait entre les bras du mage. Agrippa comprit alors que
l’homme avait dû être englouti, comme les autres, mais qu’il avait réussi à se
dégager avant de mourir noyé. Cependant, il avait suffisamment avalé de cette
eau maudite pour en mourir bientôt... Il s’attaqua donc à le frictionner, pour
ranimer son sang, et il composa à la hâte un remède, qu’il ensorcela de façon à
vaincre à la fois le poison et l’esprit des eaux qui s’était emparé de ce
corps. Ceci étant fait, le mage fit un feu, un grand feu, et l’on entendait
tout autour les cris des êtres des marais se plaindre de cet affront. L’homme resta
inanimé de longs jours, et Agrippa, à son chevet, l’abreuvait de remèdes, et
d’infusions de plantes médicinales. Dans son délire, car l’homme délirait en
dormant, il bredouillait des choses incompréhensibles, parlant à quelqu’un
qui n’était pas Agrippa, et qui hantait sa mémoire. Puis, au bout d’une bonne
semaine entre la vie et la mort, l’homme avait cessé de délirer, la fièvre qui
le rongeait était tombée, il avait dormi paisiblement pendant deux grands
jours, pour enfin revenir dans le monde des vivants, éveillé, lucide, quoique
complètement engourdi... Agrippa lui avait demandé qui il était, et par quel
miracle il avait réussi à s’extraire des marais, Hélias se présenta
confusément, cherchant encore en lui ce qui s’était passé, et répondit au vieux
mage curieux qu’il avait simplement eu de la chance. Lorsque Agrippa apprit que
l’homme qu’il avait sauvé était le Prince de Mortemer, il lui annonça les
terribles catastrophes qui étaient arrivés dans son royaume, alors Hélias,
encore faible, s’était relevé en titubant et avait balbutié « alors elle
avait raison... », puis il avait demandé avec hâte à Agrippa de lui
emprunter un de ses chevaux, et avant même qu’Agrippa ait pu dire quoi que ce
soit, il avait grimpé sur l’animal en demandant au mage qui il était, et
Agrippa lui ayant répondu, il avait filé au galop, criant au mage qu’il
reviendrait le voir dès que ses affaires seraient réglées. Agrippa était alors
resté seul, avec son dernier cheval, face à une théière remplie de camomille
qu’il avait destinée au malade...
Le temps avait passé. Les rumeurs de la
bataille qu’Hélias avait orchestrée avec panache arrivèrent assez vite aux
oreilles du mage, et celui-ci s’en réjouit, mais lorsqu’on lui dit qu’Hélias
avait fui après la bataille, il frissonna, pressentant que ce soudain refus
d’endosser son rôle de souverain avait quelque chose à voir avec son aventure
dans les marais... même s’il ne savait en quoi ces deux événements étaient
liés. Il se dit alors qu’il ne reverrait jamais plus le « miraculé des
marais ». Mais un jour, il fut là, devant lui, sombre et triste comme
lorsqu’il était malade, les habits en aussi mauvais état... Il rapportait au
mage un cheval, une magnifique bête gris-argent qui illuminait la cour de la
maison. Ce magnifique étalon, qui était aussi vigoureux qu’il n’était beau,
Agrippa l’avait toujours lorsque je le rejoignis pour mes études, et ce
jour-là, à l’auberge, c’était ce même cheval qui attendait son maître à
l ‘écurie.
Agrippa et Hélias s’étaient retrouvés
avec plaisir. Le mage découvrit que le Prince, outre son habileté au combat,
avait une grande connaissance des herbes, et autres essences médicinales, et de
plein d’autres choses encore. Ils avaient tous deux traversé les mêmes
lointaines régions, et échangèrent avec passion leurs impressions sur telle ou
telle Cité. Ils parlaient, parlaient, mais Agrippa se rendit compte assez vite
qu’Hélias avait un secret. Il racontait son enfance au bord des falaises,
décrivait les animaux marins, dont il avait une bonne connaissance, des lieux
secrets dans la roche où l’on trouvait, à marée basse, des débris d’écailles
appartenant aux sirènes qui vivaient dans les profondeurs de l’océan... il
raconta aussi la mort de sa mère, dont Agrippa avait déjà entendu parler, mais
il ne dit jamais rien sur son exil, et sur les circonstances de sa présence
dans les Marais, le jour où ils s’étaient rencontrés. Il ne parlait jamais de
son père non plus, ni de la bataille qu’il avait conduite pour libérer son
royaume. Hélias avait remercié le mage de lui avoir sauvé la vie, et répétait
qu’il avait eu de la chance de ne pas mourir noyé. Et Agrippa comprit qu’il
était inutile de poser des questions. Dès qu’il mentionnait l’épisode des
marais, Hélias se renfermait, devenait sombre, et changeait de sujet.
Ils s’étaient alors régulièrement
revus, enfin disons qu’Hélias était revenu voir Agrippa, mais depuis quelques
années, depuis que j’étais arrivé, en fait, lorsque j’avais dix ans, il n’avait
pas reparu. Il faut dire que nous voyagions beaucoup, et qu’il était difficile
de nous trouver... Parfois, lorsque nous étions chez nous, je me hasardais à
jeter un oeil dans la cour lorsqu’un cheval y pénétrait, me disant que c’était
peut-être mon héros qui venait voir mon maître. Mais ce ne fut jamais le cas.
Dépité, je harcelais souvent Agrippa de me conter tout ce dont il se souvenait
de leurs rencontres. Lorsque je lui demandais s’il avait tenté, par des moyens
détournés, d’en savoir plus sur lui, il s’indignait, se mettait en colère,
disant qu’un homme était seul détenteur de sa vie, et terminait en psalmodiant
que ce genre de curiosité déplacée n’avait pas de place dans l’esprit d’un
mage. Le soir, avant de m’endormir, j’imaginais un fier guerrier tuant une
dizaine d’orques d’un seul coup de sa grande épée... ou terrassant des pieuvres
géantes au milieu des sables mouvants... Mais les années passant, mon héros
s’était peu à peu déstructuré, je devenais un jeune homme, et l’étude de la
magie avait balayé mes admirations pour les chevaliers. Je préservais quelque
part au fond de moi le souvenir de mes émois.
Mais face à lui, je redeviens enfant.
Il est là, bien réel et même tristement réel, j’en suis à la fois ému et
dépité, car celui qui se dresse devant moi ne ressemble en rien à mes rêves
d’autrefois... N’importe, je suis prêt alors, du haut de mes quinze ans, à
donner une seconde chance à ce qui avait été mon plus grand idole. A bien le
regarder, il n’est pas si laid que cela. Un éclat dur brille dans ses yeux
bleus, sa bouche est bien faite, son nez est régulier. Si ses joues n’étaient
pas si creusées, et si ces grosses cernes noires s’estompaient un peu, s’il
mettait un peu d’ordre dans ses cheveux, d’un joli châtain, et s’il s’habillait
d’une manière digne de son rang, il serait presque beau... Cette prestance naturelle,
ce maintien princier, il ne l’a pas totalement perdu. Et je frissonne à l’idée
de voir sortie de son fourreau la grosse épée dont la garde, mal nettoyée,
brille encore d’un éclat trouble.
D’abord, Hélias demande à Agrippa ce
qu’il fait ici, et Agrippa raconte à son ami que nous sommes là pour cueillir
des plantes, ce qui intéresse beaucoup Hélias. La conversation m’ennuie un peu,
mais j’écoute avec attention, tout en terminant mon plat, qui est presque
froid, un peu étonné qu’un guerrier aussi réputé puisse trouver de l’intérêt
aux choses des alchimistes. Je ne sais pas quoi faire pour attirer son
attention.
« Et vous, Seigneur, venez-vous
aussi pour cueillir des plantes ? me surprends-je à demander.
Hélias, surpris autant que je le suis
de ma question indiscrète, me regarde sévèrement, sans un mot.
« Je veux dire, hasardé-je en
bredouillant, rien ici, à part ces plantes, ne pourrait vous intéresser... Rien
n’est intéressant ici... Enfin, à mon avis, bien sûr... même si la forêt est
belle... C’est la première fois que vous venez ici ?
- Oui, en effet, me répond-il. Et je ne
regrette pas de m’y être arrêté...Cette forêt est très belle... et j’ai
l’immense plaisir d’y retrouver mon vieil ami !
Me tassant sur moi-même, je ne dis plus
rien. Les deux amis ressassent de vieux souvenirs, et Agrippa parle de son
étalon, Gris-nez, et des restes de sa vigueur passée. Ils rient tous deux, et
je ris à mon tour. Puis, Hélias, le regard dur posé sur moi comme sur un
insecte qu’on étudie, demande à Agrippa qui je suis.
« Arpège a perdu ses parents
lorsqu’il était enfant, raconte alors Agrippa... »
Oui, je suis orphelin. Tout ce que je
sais à ce moment là est ce que m’en a dit Agrippa, qui m’a recueilli, alors que
je n’avais que neuf mois, à la mort de mes parents. Il m’a placé chez une
nourrice, jusqu’à mes dix ans, et ensuite, il m’a demandé si je voulais devenir
magicien, ce que j’ai accepté avec soulagement, car ma nourrice, une bonne
dame, tendre et douce, voulait se marier avec un homme avide et sournois, et je
me voyais mal terminer mon enfance dans la même maison que ce sinistre
personnage. Et même si la magie ne m’avait jamais intéressé jusqu’à ce
moment-là – je préférais les hommes d’arme - , j’étais curieux de savoir
comment cela fonctionnait.
Hélias me regarde, me regarde encore,
tandis qu’Agrippa parle de moi, disant que je suis un peu distrait, mais que je
deviendrai sans doute un bon mage, il me regarde, et soudain, ses yeux tombent
sur la bague que je tenais de ma mère, dont le signe incompréhensible hante mes
cauchemars depuis toujours.
D’un geste vif, il empoigne
vigoureusement ma main et la tourne pour observer le signe qui est sculpté
dessus, et une immense terreur emplit ses yeux. Il serre ma main si fort que
l’anneau fait une trace rouge sur mon doigt, jusqu’au sang. Se rendant compte,
à la grimace que je fais, qu’il me blesse, il lâche d’un coup sec ma main en
murmurant un « excuse-moi » et me lance, comme si j’avais fait une
bêtise :
« D’où vient cette bague ?
-Elle vient de ma mère, dis-je en
agitant ma main endolorie, un peu agacé.
-Sais-tu ce que veut dire ce
signe ?
-Non.
-Et vous, Agrippa ?
-Non... »
Hélias,
méfiant, regarde son ami avec froideur.
-Vous voulez dire que vous ne savez pas
ce que signifie ce signe?
Agrippa,
mal à l’aise, maintient sa réponse. Assez grave, il semble plutôt mécontent
d’être ainsi interrogé. Et comme Hélias, je le regarde avec suspicion. On
dirait qu’il ment !
- Très étrange, insiste Hélias. Etrange
qu’un mage, aussi érudit que vous, ne soit même pas tenté de chercher la
signification d’un signe aussi mystérieux...
- Ce n’est pas un signe mystérieux, il
n’est que le dessin d’un orfèvre un peu original, voilà tout.
- C’est impossible ! J’ai moi même
vu ce signe, quelque part, et ce n’est pas un orfèvre dégénéré qui l’a tracé
devant moi !
- Peut-être que si vous me disiez où
vous avez trouvé ce signe, nous pourrions commencer à faire des
suppositions ?
Très étonné, je regarde mon maître en
évitant de sourire. Quelle pirouette ! Hélias, se sentant piégé par la
question du mage, quitte soudain son air inquisiteur et se met à sourire.
-Vous avez raison, Agrippa, ce signe ne
veut sans doute rien dire... Je pense que je me suis trompé...
Assez troublé par tous ces mystères
d’adultes, je sens en moi mon coeur se serrer. Je connais bien mon maître, et
ces mystères cachent quelque chose... Hélias a sans doute raison lorsqu’il
sous-entend qu’Agrippa en sait plus sur ce signe qu’il ne le prétend !
Alors, s’il en sait plus sur ce signe, c’est qu’il en sait plus sur moi... Il
me cache quelque chose sur mon enfance, sur mes origines, et il ne veut rien
dire... Et pourquoi ce signe met-il Hélias dans un tel état ?
Un silence pesant s’est installé à
notre table. Chacun de nous trois, semble-t-il, est trop fier pour tenter de
reprendre la parole. J’ai posé ma main sur mon genou, de façon à ce que
personne ne voie cette bague, qui nous sépare tous trois, et Hélias, tout comme
mon maître, baisse la tête avec un air dépité. J’ai envie de quitter la table,
de m’enfuir dans ma chambre, mais je n’ose pas. Je voudrais faire mes bagages,
et fuir loin de mon maître, qui a osé me cacher des choses sur mon passé, mais
je ne fais rien. La colère laisse place à mon désir de savoir : je
persécuterai Agrippa, jusqu’à ce qu’il me dise enfin tout ce qu’il sait.
Roman - 3. Première partie. Chapitre 2.
Chapitre 2 : La tempête
Depuis le matin du lendemain de notre
arrivée, après un bon repas et une bonne nuit de sommeil, nous nous sommes
enfoncés dans la forêt, alors qu’un soleil radieux perce généreusement les
feuillages... pendant qu’Agrippa ramasse un peu plus loin des herbes de toutes
sortes dont la plupart me sont inconnues, je déambule tout autour de lui,
m’émerveillant de la beauté des lieux. Mais
en fin d’après-midi, le soleil se voile subitement, de gros nuages obstruent la
lumière de l’astre, et en quelques minutes, la forêt est plongée dans la
pénombre. Autour de moi, les arbres se tordent dans un vent terrible. Agrippa,
interrompant sa cueillette resserre sa cape contre lui. Des cheveux blancs
volent autour de son visage ridé. Et ma main tremble encore au souvenir de ces
instants mais ce n’est pas la vieillesse... Je me souviens très bien... Le vent, le vent hurle tout autour de moi. La
pluie nous fouette le visage, fouette les arbres, pauvres pantins démantibulés
qui dansent une danse endiablée... La tête me brûle, au milieu de toute cette
violente tempête, je respire à peine, et je ne vois plus très bien ce qu’il y a
autour de moi, je n’entends que les cris, oui, les cris du vent qui tournoie
autour de moi comme s’il essayait de m’arracher au sol de plus en plus
spongieux... Je suis trempé, mais est-ce la pluie ? Je tremble, mais
est-ce le froid ? mes yeux se troublent et mon coeur bat plus vite, je
tremble de plus en plus et soudain je ne me souviens même plus de ce que je
fais là, et Agrippa crie, les cheveux volant et s’accrochant à son visage, il
me crie de me dépêcher mais je ne l’entends pas, cela résonne en moi, c’est
trop, trop de cris autour de moi, trop de colère, trop de violence, je vois le
sol s’ouvrir sous mes pieds mais c’est Agrippa qui me soulève, car je suis
tombé, et son visage inquiet penché sur moi m’arrive au milieu d’un brouillard
flou et glauque, l’effroi me glace le sang et l’espace d’un instant, je suis
sûr que mon coeur s’est arrêté... je n’entends plus rien, je ne vois plus rien,
qu’une épouvantable noirceur qui s’immisce en moi et me transperce comme une
main glacée fouillant en moi jusqu’au coeur qu’elle empoigne, et je hurle, je
hurle avec les ombres qui dansent et hurlent autour de moi...
Lorsque je reviens à moi, je suis
toujours dans la forêt, et Agrippa me tire par le bras, les arbres redeviennent
visibles et le vent qui s’est tu a laissé place à une grosse averse bien
verticale, qui nous mouille en une seconde mais nous sommes arrivés, nous nous
engouffrons dans la chaude et douce salle à manger de l’auberge... La réalité
revient peu à peu devant mes yeux. Agrippa me sourit affectueusement, alors que
j’essaie de me souvenir de ce qui m’est arrivé.
« Cette tempête est bien
brutale ! Enfin, ce sont les orages d’été... Va vite te débarbouiller, mon
garçon, tu es couvert de terre... Je t’attends ici, je vais faire le compte de
notre récolte... Nous avons eu le temps de cueillir de beaux spécimens !
Interdit, je regarde mon maître avec
étonnement. Celui-ci s’est déjà éloigné tranquillement, comme si ce que nous
venions de vivre n’était pas effroyable. Je regarde alors mes mains, maculées
de boue, et ma robe, dans le même état. Comme un somnambule, je gravis les
marches de l’escalier qui mène aux chambres, et me voici tranquillement dans ma
chambre, en train de me dévêtir. Prenant un peu d’eau dans mes mains après les
avoir lavées, je m’asperge vigoureusement le visage... Dans la glace, mon
reflet ne laisse rien passer du trouble que je viens de ressentir. J’ai plutôt
l’air serein... Mon coeur bat normalement. Je vois tout comme à l’ordinaire,
avec netteté. Tout est réel, c’est idiot à dire, mais tout est redevenu vrai...
Alors j’aurais rêvé tout cela ? Mais quoi, en fait ?... Je ne me
souviens de rien... ou de peu de choses... Seul l’effroi que j’ai ressenti me
reste. Les images se confondent dans mon esprit, et je me rends compte que le
cri que j’ai poussé était, cela m’arrive comme une évidence, seulement
intérieur, comme dans un cauchemar, Sauf que là, j’étais éveillé, puisque je
courais, mais je n’ai rien laissé paraître de mon trouble, comme si mon corps
et mon esprit s’étaient séparés et avaient vécu l’espace d’un instant
indépendamment l’un de l’autre.
« Brrrrrr ! »
Voilà tout ce que je parviens à dire à
mon reflet perplexe. L’effroi et la sensation de l’effroi ont disparu comme par
enchantement. J’ai juste terriblement faim...
Pendant que je reprend contact avec
moi-même, une nouvelle personne est arrivée à l’auberge. Je la découvre en
arrivant dans la salle commune où Agrippa m’attend pour le repas. Je me
souviens très bien de son visage, taillé en triangle, percé de deux grands yeux
noirs qui m’avaient regardé avec froideur lorsque, timidement, les miens les
avaient croisés pour la première fois. Ses cheveux courts, noirs et luisants
comme les plumes d’un corbeau, légèrement décoiffés par la pluie, tombent en
une grosse mèche sur son front, cachant la moitié de son visage. De chaque
côté, je découvre deux petites oreilles, dont la pointe m’intrigue. Cette fille
n’a rien d’une elfe... Les elfes ont habituellement la peau blanche, et sa peau
est brune, tannée par le soleil, ce qui donne à ses yeux noirs, trop grands
pour un elfe, plus d’intensité encore. J’en déduis qu’elle est ce que l’on
appelle une demi-elfe, une exception, un être rare et sublime, que jamais dans
ma jeune vie je n’avais encore rencontré, le fruit d’une union dangereuse,
entre un elfe, presque immortel, et un humain, toujours trop proche de la
mort...
Elle n’a pas l’air commode. En passant
devant elle je hasarde un sourire de bienvenue, elle se contente de détourner
la tête en fronçant les sourcils d’un air peu engageant. Filant au plus vite,
je retrouve Agrippa qui m’attend à une table près de la cuisine de l’auberge,
d’où montent de délicieuses odeurs de lapin grillé et de pommes de terre
chaudes. De ma place, je peux voir, en me penchant un peu à droite, dépasser de
derrière Agrippa qui me bouche la vue une partie de la jeune inconnue qui me
tourne le dos. Assise comme un garçon, un pied posé sur une cuisse, elle est
chaussée de grandes cuissardes garnies de lacets qui s’enroulent autour de ses
jambes fines comme des lianes. Elle porte une petite tunique en cuir léger qui
suit délicatement la courbe de ses hanches, et s’arrête à mi-cuisse. Sous la
tunique, une petite blouse de soie bouffante enrobe ses bras fins, et cache sa
gorge. Dans la position qu’elle occupe, je peux voir entre la cuissarde et la
tunique, un petit bout de sa cuisse nue...
Je sais, bien sûr, que ce ne sont pas
là des pensées dignes d’un mage tel que moi, mais je suis bien jeune alors, et
la chair féminine m’est inconnue... je ne peux que me griser de délices
inaccessibles... mon regard s’accroche pendant un temps à ce petit bout de
nudité que cette inconnue m’offre malgré elle, et qui m’accapare malgré moi.
Les vêtements qu’elle porte, et qui laissent quelque heureux jour dans
l’ensemble, sont habituellement portés par des mercenaires trapus et poilus, de
grands voyageurs, des aventuriers qui passent beaucoup plus de temps sur leurs
chevaux que devant leur miroir... Mais sur elle, sur ce corps fin et
athlétique, cela fait son effet ! A Alican, lors de mes cours de magie,
les jeunes filles sont vêtues de grandes robes sombres, comme les nôtres, ce
qui décourage mes moindres tentatives d’être séduit. Dans la rue, les femmes de
la cité se promènent en robes légères, avec de jolis bijoux et des petits
souliers coquets, et je trouve cela charmant, osant à peine deviner sous la
jupe la rondeur du mollet qui apparait lorsqu’elles marchent. Mais là, la jeune
fille assise près de moi dégage de tout son être une sensualité fauve qui me
trouble... Jamais je n’avais vu de femme comme elle... Elle porte de plus un
petit poignard accroché à sa ceinture, sur sa chaise elle a étalé une grande
cape d’un rouge sombre, qu’elle fait sécher au feu de la cheminée qu’Agrevin
s’est empressé de rallumer, la température dehors ayant chuté vertigineusement
à cause de la tempête, et près d’elle contre la table je vois un grand arc en
bois précieux et quelques flèches acérées qui dépassent d’un carquois fait de
cuir dur et de peau de renard sertie de petites pierres rouges, sans doute des
rubis.
Je suis fasciné ! Que de grâce
dans tout cet équipement barbare, que de délicatesse dans ces armes
meurtrières ! Qui est cette jeune femme, et que fait-elle ici, quelle
étrange aventure l’a conduite dans cette gentille forêt, dans laquelle elle
jure comme un rubis au milieu des fleurs ? Agrippa, me voyant me tordre le
cou pour regarder derrière son épaule, se retourne à son tour et observe la
jeune femme. Revenant à moi, il esquisse un sourire.
- Elle est arrivée peu de temps après
que tu sois monté te changer. Elle a demandé à Agrevin, assez froidement, s’il
pouvait s’occuper de son cheval, et si elle pouvait attendre à une table,
devant un bon repas, un ami, qui devait arriver bientôt.
Interrompu dans ma rêverie, j’écoute
malgré moi les informations que me donne Agrippa à mi-voix.
- De qui parlez-vous ? réponds-je
innocemment.
Agrippa
se contente de sourire. Me penchant de nouveau, je constate que la jeune fille
s’est retournée, et nous observe avec suspicion. Je cesse alors de l’observer.
Apparemment, elle est contrariée... Et mon plat étant arrivé sur la table, je
reviens à des amours plus enfantines, et me mets à dévorer avec plaisir mon repas
tant attendu...
J’en suis à terminer ma deuxième
assiette lorsque un galop de cheval se fait entendre au milieu du sifflement
continu du vent et le vacarme de la pluie qui tombe sur l’auberge, et on frappe
à la porte. Avant de me retourner pour voir qui vient encore, je jette un oeil
sur la jeune fille qui, vivement, s’est retournée elle aussi et regarde la
porte. Nous échangeons un regard, mais elle est toujours aussi peu encline à me
considérer, et je me tourne à mon tour, évitant ainsi ses yeux noirs durs et
acérés comme, j’imagine, la lame de son petit poignard...
Agrevin, ayant quitté sa cuisine pour
accueillir le nouvel arrivant, ouvre la porte et un homme, d’un âge incertain,
maigre et ébouriffé comme un chat errant, les traits pâles, le regard vitreux,
fait son apparition, tout dégoulinant de pluie. Celui-ci non plus n’a pas l’air
commode... Les sourcils froncés, les lèvres pincées, il marmonne tout bas
quelques phrases à l’aubergiste qui se hâte vers la sortie, resserrant le col
de sa chemise. L’homme, se débarrassant de sa cape noire, découvre ses habits,
une tunique d’un beau cuir, mais complètement usé, une chemise de lin, qui
avait dû être blanche, déchirée par endroits, et des bottes usées et encordées
afin de les maintenir sur la cheville... Ses cheveux longs, noirs, tombent
autour de son visage en petite mèches. Des cicatrices entaillent ses joues et
sa lèvre inférieure, se perdant dans une barbe de quelques jours. Il a des yeux
bleus, sévères, soulignés de cernes grises ressortant sur sa peau blanche. Il
marche au milieu de la pièce d’un pas noble, les épaules en arrière, le front
haut. A sa ceinture pend une grosse épée, dont la garde, admirablement bien
travaillée, laisse présager une lame précieuse dans son fourreau. Une épée
telle que celle-ci ne se voit pas tous les jours, j’en déduis que son
propriétaire, malgré le piteux état dans lequel il se trouve, est un seigneur,
ou un voleur... Décidément, me suis-je dit, ce lieu est propice à des
rencontres inattendues...
« Mon ami ! entends-je
dire Agrippa.
L’homme,
dirigeant son regard vers le vieux mage, esquisse alors un sourire, grave, mais
affectueux. Il s’avance vers nous.
« Agrippa ! s’exclame-t-il
d’une voix claire. Mon vieil ami !
Agrippa,
qui s’est levé pour aller à sa rencontre, l’entoure de ses bras avec émotion.
« Venez donc vous asseoir avec
nous ! Arpège, laisse ta place à mon ami, et viens t’asseoir près de
moi...
Abandonnant contre mon gré la place qui
me permet d’observer le petit morceau de cuisse nu de la jolie demi-elfe qui
s’est retournée vers son assiette, je m’assois sur le banc à côté de mon
maître, tandis que l’étrange ami d’Agrippa prend ma place, jetant un regard
distrait à la jeune fille avant de revenir, les yeux un peu moins sévères, sur
Agrippa.
« Mon cher apprenti, je te
présente le seigneur Hélias de Mortemer. Hélias, voici Arpège, mon
apprenti... »
Roman - 2. Première partie. Chapitre 1.
PREMIERE
PARTIE : L’AUBERGE
Chapitre
1 :La forêt ensorcelée
C’est ici qu’il faut commencer ce
récit. J’ai quinze ans, et j’accompagne depuis trois ans maintenant mon maître,
le vieux mage Agrippa, qui m’entraîne avec lui dans toutes ses expéditions,
afin de me faire goûter aux différentes formes de magie. Sa spécialité, ce sont
les potions. Ce n’est pas ce qui est, je dois le reconnaître, ce qu’il y a de
plus excitant dans la magie, mais c’est ainsi... Et nous pénétrons alors, en ce
début d’été, après trois longues journées de cheval, dans une forêt que je ne
connais pas, pour aller faire une grande cueillette de plantes, pour une de ces
potions insipides et qui ne servent à rien, du genre une potion qui donne à
celui qui la boit cinq minutes de chaleur dans une région froide... Agrippa est
le spécialiste des potions inutiles, c’est du moins comme cela que je le vois à
cette époque, bien que ses pouvoirs m’aient surpris plusieurs fois les années
précédentes, et ne cesseront de me surprendre par la suite... L’inconvénient de
ces potions, c’est, comme toutes les potions, d’ailleurs, que les plantes qui
sont à l’origine de leur fabrication sont toujours dans les endroits les plus
reculés, les plus sauvages, les plus dangereux... J’ai déjà subi des voyages
exténuants, dans des moites marais, ou des montagnes féroces pleines de
crevasses et de précipices... Mais là, c’est différent. La forêt dans laquelle
nous entrons est de toute beauté...
Lorsque Agrippa, dix jours avant, m’a
arraché au meilleur des sommeils dans ma chambre douillette de ce qui nous sert
de demeure, en plein coeur de cette belle, cette somptueuse, cette illustre
cité d’Alican, en me disant qu’il fallait, de toute urgence, aller cueillir des
fleurs dans une forêt qui se trouve à trois jours de cheval de mon doux lit,
j’ai bien cru qu’il avait perdu la raison, quej’allais le planter là, avec ses
lubies de vieillard sénile, mais en fait, bien sûr, j’ai ravalé mon
indignation, et doux apprenti que je suis alors, humble devant celui qui sait
tout, alors que je ne sais rien, j’ai préparé mes affaires et l’ai retrouvé
dans la cour, déjà monté sur son cheval, et tenant le mien par les rennes.
En chemin, alors que nous mettons nos
chevaux au pas, et que nous profitons, après deux journées de chaleur dans les
plaines exposées au soleil qui longent la forêt, de la suave fraîcheur des
sous-bois, Agrippa me raconte l’histoire de cette forêt, qu’il décrit avec
beaucoup d’excitation comme une des plus belles forêts qu’il ait jamais vues.
Pourtant, elle a vécu de tristes années... Se greffant dans sa base aux
montagnes de l’est, qui renferme dans son sein la sombre Cité des orques, Dracnidia,
creusée dans la roche, elle s’épanouit à l’ouest vers les douces plaines
d’Abylisse, qui mènent à notre bonne vieille cité d’Alican. Au temps de la
guerre, la forêt servait de barrage naturel entre le territoire des orques et
le nôtre. Les orques s’étaient aventurés parfois, malgré la réputation maudite
qu’avait alors la forêt, envoyant des troupes dans l’espoir d’atteindre les
plaines qui menaient à Alican. Mais la forêt les avait à chaque tentative
englouties, absorbées, bref, les troupes disparaissaient les unes après les
autres, sans que personne ne sache comment...Notre roi avait lui aussi envoyé
des troupes, dans l’espoir d’atteindre lui aussi ses ennemis qui peuplaient
Dracnidia, mais ces troupes royales n’étaient jamais revenues... Car la forêt
ne servait qu’elle-même. Chaque faction se retrouvait donc impuissante face à
cette forêt inviolable, et protégée de ce fait... Il fallait alors aux deux
antagonistes faire pour s’affronter un immense détour, et se risquer d’attaquer
à découvert, dans la nudité des plaines, car la forêt s’étendait jusqu’aux
marais, qu’il était presque aussi dangereux de traverser... Furieux de se
retrouver ainsi bloqués par une couronne de bête verdure, les orques
décidèrent, sans ménagement, de brûler la forêt. Ils installèrent des milliers
de brasiers à chacune de ses entrées, et s’aidant de magie noire, ils firent
grossir les flammes jusqu’à ce que la forêt soit cernée. L’incendie fit de
terribles ravages, la forêt s’embrasa presque entièrement, mais ce fut le
dernier crime commis par les orques... Car peu de temps après vint la
cohabitation, les deux factions ennemies firent enfin la paix, après des
siècles et des siècles de carnages. Celle que j’ai toujours connue...
Agrippa, poursuivant son récit, me
raconte alors que notre malheureuse forêt assassinée n’en resta pas là... Au
coeur de cette étendue de troncs calcinés, on découvrit un lac, dont personne
n’avait connaissance auparavant. Et curieusement, autour du lac, l’incendie
s’était arrêté... Trop rapidement, disent certains, la nature avait repris ses
droits, la végétation avait comme ressuscité. Les arbres s’étaient mis à
pousser d’abord autour du lac, puis de plus en plus loin. Et en l’espace d’une
vingtaine d’années –c’est du moins ce qu’on a raconté à Agrippa - elle avait
retrouvé toute sa vigueur. Mais quelque chose en elle avait changé. Agrippa me
fait alors partde ses réflexions à ce sujet. Selon lui, à l’origine, on aurait
ensorcelé notre belle forêt, pour il ne sait quelle obscure raison, de façon à
ce que personne ne puisse y pénétrer, sous peine d’y laisser sa vie, mais que
l’incendie et la magie noire utilisée par les orques avaient dû interférer dans
cette malédiction, ce qui aurait causé l’annulation de ces deux maléfices. Le
lac, débarrassé des mauvaises ondes qui le paralysaient, aurait alors pu
libérer les ondes magiques et bienfaitrices qu’il possédait depuis toujours
mais qui avaient été emprisonnées par
l’ancienne malédiction, et avait aidé la forêt à renaître de ses cendres,
déployant autour de lui une beauté enchanteresse... Cela faisait de notre forêt
l’un des lieux les plus chargés de puissances magiques. Des cercles de chênes
délimitaient des clairières, et l’air était comme électrique...
Lorsqu’on arrive, comme nous l’avons
fait, des plaines d’Abylisse, on suit pour la retrouver un chemin qui va en
rétrécissant jusqu’au sommet d’une colline. Arrivé en haut de cette colline, on
aperçoit en contrebas la forêt, qui s’étend comme un mur de feuillages dense
jusqu’aux montagnes lointaines. Elle ondule sur un paysage vallonné, se perd
par endroit pour réapparaître plus loin, longeant les longs coteaux qui
terminent la belle région d’Abylisse. Lorsque l’on descend la colline, on la
voit bientôt envelopper le paysage, et soudain il n’y a plus autour de nous que
sa sombre verdure, qui nous attire à elle. Puis on y est... Les grands arbres
se dressent, majestueusement, vers le ciel, stoïques comme des soldats qui
gardent un temple grandiose. Puis à mesure qu’on avance, elle devient plus
exubérante, avec par endroits de douces clairières qui créent au milieu des
broussailles d’éclatants puits de lumière... le chemin, qui file dans ces
touffes d’arbres fouillis comme une rivière, est resté intacte. Par moments,
l’air est chargé d’une humidité étouffante, puis l’instant d’après, les ramures
des arbres remontent bien haut, créant de leur dense feuillage un toit d’ombre
rafraîchissant. Je n’ai que quinze ans, et la nature est pour moi la même un
peu partout... un arbre est un arbre, un pré est un pré... Mais je suis en
y pénétrant comme un enfant qui découvre
un monde féérique... tout me paraît irréel, trop beau, trop parfait, et je ne
sais expliquer ce qui me donne cette impression. Il y a une harmonie, un rythme
magnifique qui transcende ces bois en une succession de tableaux tous plus
beaux les uns que les autres. Je sens malgré moi une émotion grandir en moi,
qui me submerge jusqu’aux larmes... bref, je suis dans l’extase la plus pure,
moi, Arpège, pas mystique pour deux sous... Puis, je vois soudain, entre les
arbres, une forte lumière tel un brasier qui consume les arbres devant nous. Je
me dis que ce doit être une clairière, encore une, mais la lumière qu’elle
dégage est trop forte... Agrippa, les yeux brillants, presse alors le pas de
son cheval et quittant le chemin, il file en direction de ce phénomène... bien
intrigué, je suis mon maître avec inquiétude, et enfin, je le vois, pour la première fois... Le lac s’offre à mes
yeux éberlués...
Il est là, devant moi, luisant sous le
soleil tel un diamant, la forêt étant son écrin... Sa surface, lisse, amène à
lui les rayons du soleil, et c’est comme si un soleil s’était reposé là, dans
les bois paisibles. Je ne sais si c’est cette lumière, aveuglante, ou bien
l’émotion d’un spectacle si beau, mais mes yeux s’emplissent de larmes, que je
tente de dérober aux regards de mon maître. Mais Agrippa est ailleurs, lui
aussi... Descendu de son cheval, il s’est agenouillé devant le lac en
esquissant le plus radieux des sourires, si tant est qu’on puisse voir un sourire
dans sa grosse barbe grise, et il énonce avec beaucoup d’enthousiasme :
- Mon cher Arpège, je te présente le
lac Cristal !
Le fait qu’il utilise cette voix
cérémonieuse, comme s’il me présentait une de ses relations importantes, un
prince, ou un roi, ou un Grand-Mage, me fait sourire l’espace d’une demie
seconde, puis je me range à son
initiative, et descendant de cheval, je m’assois près de mon maître, face à la
grandeur et la somptuosité de cette formidable apparition, essayant de calmer
ma respiration qui me soulève le coeur...
Je ne sais combien de temps dure notre
contemplation. Quelques minutes, tout au plus, mais en me relevant peu après
Agrippa, j’ai l’impression d’avoir grandi. Les contours de mon corps me
semblent étrangers... Je tremble, alors qu’il fait une chaleur étouffante, et
la tête me tourne. Ces symptômes, je les vivrai par la suite des centaines,
peut-être des milliers de fois... Mais à l’époque, je ne sais pas encore ce
qu’ils signifient...
Nous retrouvons nos montures qui se
sont tenues sur le chemin en nous attendant, broutant les quelques herbes qui
passent à leur portée, mais Agrippa, tenant son cheval par les rennes continue
le chemin à pied. Me disant que c’est peut-être une sorte de pèlerinage, je le suis de la même façon, essayant de calmer
les battements précipités de mon coeur... Le chemin longe d’assez loin la
courbe du lac, puis s’en rapproche sensiblement. J’aperçois alors, entre le lac
et nous, une bâtisse, que je ne peux encore identifier à cause des arbres qui
m’empêchent de la voir. Nous arrivons à l’embranchement d’un autre chemin, qui
nous ramène vers le lac, et je peux enfin découvrir, au bout de ce chemin ce
qui l’instant d’avant s’est dérobé à mes yeux.
La bâtisse qui se trouve devant moi
était assez curieuse, en plus du fait qu’elle était là, seule, isolée en plein
coeur de la forêt. Elle ne ressemble à rien de ce que je connais. Je reconnais
avec étonnement dans son architecture certaines caractéristiques d’un temple
elfique, avec ses colonnes, son fronton imposant qui se devine sous une épaisse
couche de lierre... Et pourtant, aux dires d’Agrippa à cet instant, il ne peut
y avoir eu d’elfes dans cette partie du monde... c’est encore une des
curiosités de la forêt, qui garde en elle les réponses à tous ces mystères...
Entre les colonnes et les murs de grosses pierres blanches montées par des
mains d’elfes, d’autres mains ont monté de solides poutres noueuses et des murs
de torchis... Quelqu’un a apparemment eu l’audacieuse idée de construire une
sorte de chaumière sur les bases d’un temple dont les ruines ont servi pour
soutenir et renforcer la structure nouvelle. Et cela donne à l’ensemble un
aspect plutôt bizarre. Les grandes pierres blanches se marient tant bien que
mal aux poutres tordues et les colonnes soutenant le fronton créent un portique
digne d’un temple, ce qui tranche avec les grosses tuiles qui recouvrent le
toit légèrement tordu.
Autour de ce curieux édifice, une
ceinture d’arbres s’amincit et laisse place au lac, qui pétille sous le soleil
et éclaire d’une lumière diffuse un des murs de la bâtisse de laquelle nous
approchons. Sous le portique grandiose, j’aperçois un homme, qui attend là, et
nous regarde venir vers lui. C’est Agrevin, et l’étrange bâtisse dans laquelle
il nous invite à pénétrer est son auberge.
Agrevin vit ici depuis maintenant de
longues années, alors que la paix bien installée fait de la route forestière
que nous avons prise le chemin le plus rapide pour atteindre Dracnidia, et de
ce fait est empruntée par un certain nombre de personnes de tous genres et de
toutes origines, des voyageurs, des mercenaires, des marchands... pas assez
pour faire d’Agrevin un homme riche, mais suffisamment pour qu’il puisse rester
vivre là, près du lac... Notre aubergiste n’est pas un homme d’affaire... il
était tombé un jour nez à nez avec le lac, et comme une illumination, il avait
commencé à construire son auberge, malgré les protestations musclées de sa
femme et de ses filles. Il avait alors tout abandonné, son métier de
charpentier, sa ville, ses amis et avait traîné toute sa famille dans son
« petit coin de paradis ». Puis, ses filles étaient parties se
marier, et sa femme, malade de solitude, se rendant compte qu’il ne répondrait
jamais à ses supplications, était partie rejoindre ses filles. Mais il était
resté, solide comme le roc, disant à qui voulait l’entendre qu’il était ici à
sa place, et que personne n’y changerait rien. A bien y réfléchir, Agrevin
était en quelques sortes le gardien du lac...
Agrippa connaît cet endroit et cet
homme depuis vingt ans, depuis qu’il avait découvert, au hasard de ses voyages,
le lac et ses multiples vertus, notamment la sublime diversité des herbes
rares, des fleurs, qui poussent tout autour de lui, ou les substances
précieuses que renferme son eau.
Devant cet homme affable, nous entrons
dans l’auberge, et je découvre avec un certain amusement la grande salle
commune, vide, dont les petites fenêtres laissent pourtant entrer en plein la
lumière du soleil qui se reflète sur le lac. Les tables sont disséminées dans
toute la pièce, sans grande coquetterie. La seule beauté du lieu réside, mis à
part évidemment le lac qui paraît se pencher aux fenêtres, dans une immense
cheminée, légèrement surélevée, que le propriétaire des lieux a eu la bonne
idée d’ériger au milieu de la pièce, créant un centre chaleureux, même si à
cette heure, aucune flamme ne l’éclaire, au milieu de ces tables où sont placés
pauvrement un pichet, une salière et un petit vase ébréchés où ont été
négligemment déposés quelques petites fleurs à moitié fanées.
Nous menant aux chambres, Agrevin nous
demande ce que nous souhaitons manger, et mon regard s’illumine... Je vais
enfin manger correctement, et la chambre dans laquelle je pénètre, même dénuée
de la moindre touche décorative, me paraît la plus charmante des chambres.
Laissant Agrippa rejoindre la sienne, je m’installe confortablement sur le lit
qui me tend les bras, puis, me délectant de ces lieux, je vais voir à la petite
lucarne qui me sert de fenêtre. Au milieu des feuillages des arbres qui se
dressent devant moi, le lac scintille dans une dernière lueur, abandonné peu à
peu par le soleil qui poursuit sa course vers d’autres merveilles... Tout
devrait nous sourire dans un cadre aussi enchanteur...
Roman - 1. prologue
PROLOGUE
Mon nom est Arpège. Je suis un vieux
mage grisonnant, le genre de mage que l’on imagine aisément, pas costaud pour
deux sous, emmitouflé, été comme hiver, d’une grosse robe sombre, qui parcourt
le monde avec un bâton presque aussi vieux que moi... et je ne sais même pas
l’âge que j’ai... je suis un mage, en accord parfait avec la magie qui anime la
moindre parcelle de mon être, à tel point que je n’ai plus de baguette depuis
bien longtemps... Et si je prends ma plume aujourd’hui, comme un poète que je
ne suis pas, c’est que je suis le seul, je pense, maintenant, à pouvoir
raconter cette histoire...Cette histoire est une histoire terrible, et vous
devrez avoir beaucoup de sang-froid pour en supporter tous les épisodes, aussi
effroyables soient-ils... Je ne sais, au juste, pourquoi j’ai attendu si
longtemps avant de l’écrire... sans doute la peur de revivre tout ceci a-t-elle
freiné mon projet. Car j’ai toujours su qu’un jour, il faudrait que je m’y
mette. C’était en moi comme une évidence, et pourtant j’ai lutté, lutté,
lutté... J’ai lutté si longtemps... j’avais toujours plein d’autres choses à
faire... cueillir des plantes pour mes potions... Relire le passage d’un
enchantement... Mais cela hurlait en moi, cela hurle toujours... j’entends cette
voix, si familière, maintenant, cette voix comme une seconde voix qui me parle
constamment, et qui me dit, Arpège, Arpège, ton destin n’est pas terminé, tu as
accompli beaucoup de choses, c’est vrai, mais il te reste encore cette dernière
chose à accomplir, que toi seul peux accomplir... au crépuscule de mes jours,
alors que ma barbe blanche tremble contre mes genoux, et que ma vie, fatiguée,
insipide, s’est déroulée comme une douce rivière apaisée après la tempête...
Réussirai-je à rendre compte de toute cette aventure, sans que cela ne soit
tronqué par ma mémoire si pleine des jours qui se sont empilés au-dessus des
plus anciens, des plus précieux, les recouvrant d’une poussière qui comme un
masque me protège de mon passé? C’est si loin, maintenant... Si loin... Mais je
suis ce que je suis, et je peux constater encore aujourd’hui que mon
merveilleux don ne m’a pas abandonné... Il retrace devant mes yeux les jours
anciens, si anciens, et tout me revient avec une limpidité enivrante... Je
prends ma plume, et les phrases viennent en moi comme une douce mélodie, les
mots se culbutent un peu dans mon esprit mais l’essence, elle, est bien là,
elle s’évapore dans l’air comme un parfum familier... elle m’entoure, me
caresse, me berce... Je ferme les yeux, le silence de ma petite chambre pèse
sur moi comme une chaude couverture... Et tout me revient par magie... Je me
souviens de tout...

