les cendres d'A

blog littéraire

06 novembre 2007

Roman - 6. Première partie. Chapitre 5.

 Chapitre cinq : Une nuit atroce

 

 

 Claquant la porte derrière moi, je sens mon coeur se serrer. Fou de rage, je jette la bague contre le mur, et m’effondre sur le sol. Quelle déception ! Lui qui se dit être ma seule famille, comment ose-t-il me laisser ainsi dans l’ignorance ! Tout à ma rage, je contemple le sol à la recherche de cette bague, qui me plonge soudain dans une solitude désespérante. Je ne la vois plus ! Affolé, je cherche à tâtons sur le sol. Elle a dû glisser sous le lit. Je me penche, tendant le bras pour l’atteindre. Et soudain, une poigne se resserre sur mon bras, et une voix de femme, presque un murmure, l’accompagne :

         « Ne crie pas, sinon je te coupe la main !

Rapide comme l’éclair, la jeune femme, que je reconnais aussitôt, sort de sa cachette, plus agile qu’un chat, tout en me tenant le bras de sa main, petite, mais musclée. Accroupie devant moi, elle sourit d’une manière peu amicale.

 « Alors, tu as des petits soucis ? Cela n’est rien à côté de ceux qui t’attendent si tu ne fais pas exactement ce que je te dis de faire... »

 Terrorisé, je contemple mon bourreau. Elle me paraît encore plus jolie qu’en bas! Ses grands yeux noisette me transpercent, et ce petit sourire narquois donne à son visage un air tout à fait charmant.

 « Cela ne m’enchante guère, mais nous allons devoir partager la même chambre. Ces nigauds de soldats n’ont pas réussi à me trouver, mais ils ne vont pas s’arrêter là. Si tu ouvres la bouche sans mon autorisation, je transperce ta jolie petite gorge... c’est clair ? »

Sans dire un mot, j’acquiesce. Elle pointe son poignard sur ma gorge, ma jolie gorge, a-t-elle dit... En disant cela, elle a approché son visage du mien, presque à le toucher. Je peux sentir l’odeur de ses cheveux, un mélange d’ambre et de musc, et son haleine me chauffe la peau. Ses grands yeux me transpercent. Elle ne sourit plus du tout, et pourtant ce regard menaçant ne change rien à sa beauté, au contraire. Cette méchanceté, cette hargne lui donne un air de bête sauvage, qui la rend encore plus séduisante. Je n’ose respirer... Ma baguette n’est pas loin, je pourrais m’en servir pour la rendre inoffensive, si elle me laisse le temps d’invoquer un sort d’emprisonnement. Mais d’une part, c’est peut-être risqué, car elle paraît tout de même assez rapide, et d’autre part, je suis assez intéressé à l’idée de passer la nuit avec elle. Je me surprends à penser que quelques enchantements bien placés pourraient la rendre aussi docile qu’un agneau... Mais suivant mon regard, elle aperçoit la baguette, et s’en empare en un clin d’oeil.

 « Tu es une saleté de mage, hein ? Tu complotais quelque chose contre moi ? Peut-être même es-tu en train d’invoquer un sort ? glapit-elle en enfonçant la petite lame de son poignard dans la peau de mon cou.

        -Non, je vous assure ! je serais incapable de rien faire sans ma baguette ! Je ne suis qu’un apprenti, seuls les mages d’une grande adresse sont capables d’une telle prouesse !

 - Comme le vieux mage qui était avec toi en bas ?

 - Non, même Agrippa en serait incapable... Seuls les mages guerriers savent faire cela...

    - les mages guerriers... Ces saloperies qui balancent des tornades et des éclairs ? Bon, peu importe... Tu as l’air de me dire la vérité... Mais je ne veux pas prendre de risque... Il est temps que tu fasses dodo... Mais avant, je vais te faire une confidence...

Elle s’approche tout près, et je tremble de ce qu’elle va me faire.

 « Je suis allergique aux mages ! »

Avec le pommeau de son poignard, elle m’assène un grand coup sur le crâne, et je sombre dans le noir le plus total. Avant de m’effondrer, je l’entends ricaner.

 Quelques heures plus tard, je reprends conscience. J’ai très mal à la tête. Il fait noir. C’est la nuit. Je me lève péniblement, ma chambre est plongée dans l’obscurité, et la belle est partie. Je sors de ma chambre. Tout est calme et silencieux. En bas, il n’y a personne, j’ai du mal à marcher parce qu’on ne voit rien. La tête me tourne, je suffoque, une sueur glacée coule sur mon front. Serais-je en train de mourir ? Posant une main sur ma tête, je peux constater que je ne saigne pas. Alors d’où me vient cette douleur ? J’ai soudain très mal au ventre. Je cours jusqu’à la porte de l’auberge, que j’ouvre violemment. Dehors, le vent me rafraîchit un instant. Deux soldats montent la garde. A ma vue, ils s’approchent de moi, mais je les vois à peine. Une douleur affreuse s’empare de mon ventre, et je me tords en deux. Les deux soldats me relèvent, et j’essaie de leur dire que la demi-elfe est dans l’auberge, et qu’elle m’a peut-être empoisonné, mais les mots restent coincés dans ma gorge. J’halète, je suffoque, mes yeux se troublent. La douleur dans mon ventre est trop forte, trop forte, je me mets à hurler... devant mes yeux, je vois danser les arbres dans le vent, qui est toujours aussi fort, et les arbres se métamorphosent en deux monstres noirs, affreux, gigantesques, qui lancent dans le ciel des cris perçants, des cris terribles, inhumains, inaudibles, des cris qui transpercent mes oreilles, ou est-ce le vent qui siffle ainsi ? il semble que ces cris vont faire exploser ma tête... et cette douleur, cette douleur qui me lance dans les entrailles, je me mets à vomir, et j’entends vaguement les soldats qui tentent de me ramener à l’intérieur de l’auberge. Je les regarde de mes yeux hagards, et leurs traits se brouillent, je ne les vois plus, tout disparaît dans un épais brouillard...

 Soudain je ne vois qu’un grand mont qui s’élève sur un ciel rouge, au milieu d’une étendue pierreuse, et pas une herbe, pas un arbre ne perturbe cette monotonie de pierres grises et noires. Une clarté diffuse semble venir du sol. J’ai soudain très chaud. Le sol fume tout autour de moi. Je gravis le mont où la chaleur est encore plus forte. Je monte, je monte, et soudain, tout en haut, je peux voir un trou béant qui plonge loin dans les profondeurs de la terre... je vais me jeter dans ce précipice fumant, si je ne m’arrête pas, mais je continue à marcher, alors je me débats, non ! non ! mais je suis toujours en train d’avancer, je ne peux pas m’arrêter, quelque chose m’attire là, vers ce précipice, ce précipice tout noir, dont le fond rouge me brûle le visage, c’est un volcan, et ce volcan va s’ouvrir ! et les cris, les cris stridents retentissent de plus belle, elles me vrillent les tympans. Je vois alors surgir du gouffre quatre silhouettes, noires, immenses, des ombres qui dansent dans la fumée, qui s’avancent vers moi, et je tombe, je tombe en hurlant dans le précipice, je suis dans la fumée, je ne vois plus que du gris, mes cheveux brûlent, mes habits brûlent, tout mon corps n’est plus qu’une torche vivante, et je plonge dans la lave, mon corps se désintègre, et c’est le noir, le froid de la mort, je suis mort !! et des cris stridents résonnent encore en moi dans la mort...

 

 Je respire de nouveau. Plus aucun cri ne résonne en moi. J’ouvre les yeux. Je suis allongé sur le lit de ma petite chambre, à l’auberge. Agrippa, sur une chaise, ronfle doucement. Dehors, il fait jour. Une belle lumière inonde la pièce. Le soleil est revenu, et moi aussi...

Posté par lescendresda à 11:22 - Romans - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]


04 novembre 2007

Roman - 5. Première partie. Chapitre 4.

Chapitre 4 : L’auberge pleine

 

 

 De nouveau, un bruit de galop se fait entendre. Plusieurs chevaux, apparemment, s’arrêtent devant l’auberge. On frappe de grands coups à la porte. Agrevin court ouvrir, et une troupe de soldats entre dans l’auberge dans un cliquetis d’arme qui trouble le silence paisible qui règne dans la salle. Ces soldats portent sur leur armure le sceau de Mortemer. Ils tiennent un gros orque enchaîné, vêtu comme un citadin, d’une élégante cape et d’un habit en soie. Généralement, les orques portent des tuniques en cuir épais, car ils vivent dans le Nord, mais celui-ci semble ne plus habiter là-bas depuis longtemps. Il garde cet aspect trapu, ce teint verdâtre, ces dents qui déforment la mâchoire, et ces yeux petits, sournois, soulignés d’épais sourcils qui terminent un front étroit. Mais le raffinement de sa tenue, et une certaine intelligence dans ses yeux, fait penser que cet orque vient d’une tribu d’orques qui sont venus, après la paix, s’installer dans des cités d’humains, des cités comme Alican qui tentent de les intégrer, en oubliant leurs atrocités passées. Certains orques sont ainsi devenus mages, poètes, commerçants, faisant taire en eux la bête conditionnée à tuer ou à mourir. Celui-ci, en plus de son habit raffiné, est remarquable par une jambe de bois, qui le fait boîter lorqu’il marche. Hélias, face à cette entrée fracassante, s’est levé, alors que le capitaine, précédant ses soldats, lui fait signe.

        « Seigneur, fait-il avec fierté nous l’avons rattrapé ! Comme vous l’aviez dit, il rôdait dans la forêt, et il s’est enfui à notre approche. Vous pouvez vous réjouir. Car nous avons enfin retrouvé Achass, et nous l’avons capturé !

       Hélias, fort contrarié, se met à parler assez rudement au soldat, qui se met à blêmir.

 « Espèce d’imbécile, l’entends-je dire, cet individu n’a rien à voir avec celui que je poursuivais ! Vous ne savez donc pas différencier un orque d’un autre orque ? Je le connais, celui-là, c’est un vulgaire contrebandier, un simple voleur de trésor elfique ! Vous vous êtes trompés !

Allant du capitaine au prisonnier, qu’il regarde avec dépit, il marche d’un pas rapide, atterré. Il réfléchit un instant, semble retrouver son sang-froid, et prononce d’une voix glacée ;

 - Il ne vous reste plus qu’à retourner à Alican, et à remettre ce pauvre bougre aux autorités ! Achass doit être loin, à l’heure qu’il est !

         Fou de rage, Hélias sort de l’auberge. Lorsqu’il ouvre la porte, nous voyons le vent s’engouffrer dans la salle de l’auberge. Les soldats, dépités, le suivent dehors, entourant le prisonnier qui, avant de sortir, jette un oeil inquiet dans la salle. Peu de temps après, Hélias revient, trempé, les cheveux en désordre, toujours très remonté.

 « Où est-elle ? nous demande-t-il.

Je me retourne, assez intrigué. La belle sauvageonne a disparu, comme par enchantement !

         - Je pense que c’était sa complice... annonce alors Hélias. Mais peu importe... les soldats vont rester ici pour la nuit, il semble que la tempête ne veuille pas se calmer, bien au contraire... Son cheval est à l’écurie, deux hommes vont le surveiller, et les autres fouilleront l’auberge. Elle ne pourra aller bien loin sans sa monture, et je doute qu’elle mette le nez dehors, toute elfe qu’elle soit, par ce temps effroyable.

 Oubliant un instant mes griefs contre mon maître, je me dirige vers la fenêtre. Derrière la vitre, le vent souffle violemment, les arbres plient, leurs feuilles s’arrachant par grosses poignées dans l’air mouillé. Une grosse pluie tombe sur le sol déjà détrempé, et le ciel, sombre comme en pleine nuit, alors qu’il est à peine huit heures du soir, et que nous sommes au début de l’éte, enveloppe tout cela d’une ombre menaçante. Je frissonne devant ce spectacle de la nature, je me sens presque mal, lorsque soudain, au milieu de ce tumulte, de cette violence des éléments, j’aperçois au bord du chemin, à une centaine de mètres, deux petits êtres qui se tiennent l’un contre l’autre, à demi-nus, avançant péniblement contre le vent.

        « Maître ! Venez voir ! Il y a deux enfants dehors, qui semblent en difficulté ! »

 Agrippa, très étonné, me rejoint près de la fenêtre. Hélias, qui a tout entendu, est reparti dehors avec un de ses soldats et nous les voyons s’approcher, lentement, des deux êtres craintifs qui, après avoir tenté de s’enfuir, sont rejoints par les soldats qui les mènent jusqu’à l’auberge. Les voyant approcher, Agrippa me dit :

 « Ce ne sont pas des enfants, Arpège. Ce sont des moréens.

 - Des moréens ? Mais je croyais que les moréens étaient des êtres imaginaires, inventés par les adultes pour faire rêver les enfants ! s’exclame Hélias.

        -Tu as devant tes yeux la preuve qu’ils existent bel et bien !»

 Les moréens sont peut-être le peuple le plus doux, le plus attendrissant qu’on n’ait jamais vu. Vivant très loin d’ici, aux frontières du Monde connu, sur une archipel des mers chaudes, bien au sud, tout au sud, ce peuple est facilement identifiable par l’aspect de ses individus, bien qu’on en rencontre rarement par chez nous, même à Alican, où pourtant à peu près toutes les races sont représentées. Moi, je n’en avais jamais vu. Les moréens ressemblent à des humains, mais ils sont un peu plus petits. Ils ont de plus la peau très blanche, et des cheveux noirs et épais. Leurs yeux sont bleus comme l’océan. Et il sont plutôt menus. Agiles, discrets, on les compare parfois aux elfes, même si leur discrétion n’est qu’une timidité, contrairement aux elfes, qui sont austères. Resté depuis toujours en autarcie, séparé du reste du monde par la mer, sa meilleure protection contre les invasions, cet humble peuple a toujours défendu son indépendance, et son mode de vie simple. Les moréens, d’après ce que j’en avais lu, et d’après ce que mon maître m’en avait dit, vivaient effectivement très simplement, cultivant leur terre, et élevant les moutons qui paissaient dans les montagnes. Ils mangeaient le produit de leurs bêtes, pêchaient les poissons qui vivaient autour de leurs îles, cultivaient leurs légumes, et leurs champs. Ils vénéraient encore une divinité, celle de la Terre, et croyaient aux présages que leur envoyait la nature. Pour eux, la seule magie était celle du soleil qui faisait pousser leur blé, le reste n’était que sorcellerie. Le reste, d’ailleurs, ils ne le connaissaient pas. Les mages, les esprits qui rôdent, les sortilèges semblaient n’avoir aucun impact sur eux. Ils étaient miraculeusement protégés de toute l’atrocité du monde. Agrippa, très intrigué par tout cela, était allé passer quelques temps dans l’île principale, Atta. Il m’avait raconté que les livres étaient rares dans les maisons, et qu’il était difficile de rentrer en relation avec les moréens. Patiemment, il avait appris à respecter leurs croyances, leurs coutumes, et il s’était petit à petit fait accepter parmi eux, mais ils restaient très distants avec lui, et refusaient de lui parler lorsqu’ils se sentaient observés par les autres. Agrippa avait traversé l’île de long en large, et nulle part il n’avait senti de mauvaise vibration. Rien n’était plus pur que ce petit morceau de monde, et cela pour Agrippa était bien étrange. Sa baguette était inopérante, ses pouvoirs éteints. Rien ne fonctionnait, que le soleil, comme lui avait dit un paysan du coin, qui osait lui parler quelquefois.

         Il était resté quelques mois, mais il n’avait rien trouvé qui explique ce phénomène. Alors, il était rentré chez lui, bien content en revenant sur le continent de retrouver ses incantations et ses grimoires. Il avait longuement cherché une signification à cette parenthèse du monde, mais il n’apprit rien, que la description de cette évidence. Les forces magiques qui régissaient l’univers s’arrêtaient aux frontières de la Moréa !

 Alors que font ces Moréens ici, loin de leur terre ? Agrippa s’approche des deux petits êtres fébriles, qui lèvent sur nous des yeux apeurés. Il y a un homme, un jeune homme, et une femme, une jeune femme. Lui ne porte rien d’autre qu’un pantalon tout usé, des bottes trouées, et c’est tout. Un petit sac en cuir mou lui serre le torse, qu’il a nu. Pas un poil ne recouvre sa poitrine, ni son menton. Il a une épaisse tignasse, et de grands yeux bleus, qu’on regarde avec difficulté tant leur couleur est limpide. La femme est plus petite que lui. Elle se blottit contre l’homme, enfonçant à demi son visage contre son épaule. Je peux voir un grand oeil, noir, celui-ci, qui me regarde avec crainte. Elle porte une petite tunique blanche, trempée par la pluie, et je ne peux m’empêcher de rougir face à cette nudité à peine voilée. Ses longs cheveux tombent sur ses épaules en grosses mèches noires. Elle porte elle aussi des bottes en mauvais état, et un petit sac, accroché à sa ceinture. Tous deux tremblent, et je ne pense pas que c’est le froid qui les fait trembler.

         Autour d’eux, les soldats, Hélias, l’aubergiste, mon maître, et moi aussi, nous les regardons, fascinés. Comme ils sont beaux, si parfaitement beaux ! Malgré nous, nous les couvons de notre regard insistant, comme devant une oeuvre d’art, un coucher de soleil sur la mer... nous sommes chacun happés, séduits, emportés par la suavité de leurs traits, enivrante et inexplicable... Agrippa est le premier à troubler notre état hypnotique.

         « Poussez-vous, voyons, s’exclame-t-il en brisant de ses bras le cercle que nous avons resserré autour d’eux. Vous voyez bien qu’ils ont peur ! »

     Nous réveillant petit à petit de notre contemplation hagarde, nous nous reculons. Les soldats, sur l’ordre de leur seigneur, emmènent le prisonnier vers l’étable, où il est décidé qu’il passera la nuit.

 « Que font ces moréens ici ? Je pensais qu’ils ne quittaient jamais leur île ! demandé-je à Agrippa.

 -Moi aussi, je le pensais. C’est la première fois que j’en vois en dehors de chez eux...

       - Ils sont encore très jeunes... Qu’est-ce qui les a poussés à partir si loin ?

Agrippa, très étonné, regarde les jeunes gens, se penchant un peu pour leur apparaître moins imposant. Esquissant un sourire, il prononce quelques mots dans une langue étrange, mais ils ne répondent rien, et se blottissent l’un contre l’autre, encore plus effrayés.

      « Le moréen est une langue subtile, très subtile... Je pense que les vagues souvenirs que j’en ai ne sont pas suffisants... Agrevin, crie-t-il à l’aubergiste, apporte-nous des couvertures, une bonne soupe, et prépare une chambre pour ces deux jeunes gens. Je paierai ce qu’il faut !

Puis, leur faisant signe de le suivre, il s’approche d’une table et leur présente une chaise. Se regardant tous deux, les deux êtres craintifs hésitent, puis, se tenant par la main, ils vont retrouver Agrippa, qui hoche la tête avec contentement. Agrevin apporte des couvertures, et l’homme, avec une grande délicatesse, enveloppe la femme avec l’une d’elle, qu’il choisit avec soin, et la serre contre elle, et la femme lui sourit, posant sa tête contre son épaule. Leurs gestes sont doux, et le sourire de la jeune femme est une des plus merveilleuses choses qui ait jamais existé au monde. Ces deux êtres ne peuvent pas être réels ! Une telle beauté, une telle grâce rendrait le reste du monde si insipide, si glacé et si austère... mais pourtant ils sont là, bien là, devant moi, auréolés de leur perfection presque indécente. Ils se penchent sur leur assiette, regardant son contenu avec méfiance, et se mettent à boire avec plaisir, jetant sur Agrippa des regards plein de reconnaissance. Hélias, tout comme moi, semble avoir oublié l’épisode de la bague, tout à sa contemplation muette.

      « Dites-moi, Agrippa, murmure-t-il avec douceur, sont-ils tous aussi beaux, là-bas ?

 -Ils sont beaux, c’est vrai, mais ces deux-là sont particulièrement réussis...

 - Ils paraissent tellement fragiles, allons-nous les laisser partir seuls, sans défense, dans un monde dont ils n’imaginent pas, sans doute, à quel point il est hostile?

A ces mots, l’homme relève la tête d’un air craintif. Aurait-il compris ce qu’a dit Hélias ? Agrippa, assez intrigué, lui demande alors :

   « Vous comprenez notre langue ? »

Mais celui-ci, fronçant les sourcils d’un air dubitatif, ne répond rien. Il regarde sa femme, qui, inquiète, le regarde aussi, et hausse les épaules en faisant la moue, réponse assez évidente... Comment saurait-il notre langue, d’ailleurs ? Il y a eu peu d’humains, à part Agrippa, qui soient jamais allé là-bas. Répondant à la question d’Hélias, Agrippa reprend :

 « Ces deux-là n’ont pas attendu après nous pour arriver jusqu’ici... Ils se débrouilleront, j’en suis convaincu. La question est de savoir pourquoi ils sont ici, dans cette forêt, près de ce lac, un des endroits dans notre monde où sont concentrées les plus puissantes forces magiques, alors qu’ils ne savent même pas ce que c’est... C’est vraiment curieux...

         - Le hasard, peut-être ? ironise Hélias.

 - le hasard n’existe pas, cher ami, rien ne découle de rien en ce monde...

         Leur soupe terminée, les deux moréens nous regardent de leurs grands yeux limpides. La jeune femme baille, et se blottit contre son compagnon en clignant des yeux.

        « Ils sont épuisés... C’est vrai qu’il se fait tard... Arpège, sois gentil, emmène-les dans la chambre qu’Agrevin leur a préparée, et veille à ce qu’ils ne manquent de rien.

       Me levant, je leur fais signe de me suivre. En montant l’escalier, je me demande si ceci n’est pas une manoeuvre d’Agrippa pour m’éloigner afin de parler tranquillement de moi à son ami. Je jette un oeil sur eux lorsque je suis en haut, caché dans l’ombre, mais ils ne font que regarder le couple superbe monter les marches à ma suite. Je suis alors contraint de continuer vers la chambre qu’Agrevin m’a indiquée. C’est une chambre simple, assez semblable à la mienne, qui donne sur le lac. Fascinés, les deux moréens entrent avec crainte, et se regardent en rougissant lorsqu’ils considèrent le lit, unique, qui prend presque toute la surface de la petite chambre. Un peu gêné de ce trouble qui en dit long, je leur montre, comme si j’étais le propriétaire des lieux, la commode, avec la petite bassine en faïence, le pichet rempli d’eau, les serviettes, dans la commode, et je leur montre, par la fenêtre, le lac, qu’ils admirent durant un long moment. Ne sachant plus quoi faire d’autre, je leur fais signe que je les quitte là, et ils me sourient. Lorsque je ferme la porte, je vois leurs deux mains se rejoindre, et ils rougissent encore. Pas de doute : ces deux-là s’aiment d’un grand amour, et ce lit ne recueillera pas que leurs rêves...

     Lorsque je retourne dans la salle commune, Agrippa est seul, et Hélias est retourné dehors. Je m’assieds devant Agrippa, qui paraît songeur. Quel secret garde-t-il précieusement à mon sujet ? Il paraissait si honnête envers moi, si bon, si désintéressé... Aurait-il pris soin de moi à cause de quelque chose ? Je n’ose même pas le regarder, tant ma colère et ma peine sont grandes. Je serre le poing sous la table, et je sens la bague qui appuie sur mes doigts, à l’endroit même où ils ont été serrés par la poigne d’Hélias. Je ne dis rien. Agrippa ne me regarde pas non plus. Il semble être entré en transe. Découragé par une telle froideur, je fais signe de me lever.

 « Arpège, me dit-il d’une voix fébrile, je sais toutes les questions que tu peux te poser, à propos de ce qu’a dit Hélias sur le signe sculpté sur la bague de ta mère. Patience... tes questions auront des réponses... quand sera venu le moment..

Malgré la terreur que m’inspire mon maître, dont la ténacité est sans borne, je réponds avec courage :

         - Ah oui, mais quand, quand sera venu le temps ? j’ai quinze ans, et cette bague est le seul héritage de mes parents... Vous ne pouvez pas me cacher des choses si vous les savez... J’ai le droit de savoir ! C’est ma vie !

 - Patience ! Tu dois me faire confiance...

Ne sachant que répondre à cette voix douce mais qui révèle une grande fermeté, je me lève d’un bond et cours jusqu’à ma chambre.

Posté par lescendresda à 13:53 - Romans - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Roman - 4. Première partie. Chapitre 3.

Chapitre trois : Hélias de Mortemer

 

 

         D’un ton bourru, l’homme marmonne un « Enchanté », me scrutant avec curiosité. Je reste sans voix ! Ainsi, c’est donc lui, le fameux Hélias de Mortemer ! L’émotion me submerge, mes yeux papillotent, mes lèvres tremblent... Agrippa m’avait parlé de lui des centaines de fois, et tout le monde, à Alican, sait qui était le Seigneur de Mortemer, et quelles dures épreuves il avait subies.

         Il y a de cela dix ans, alors qu’il n’avait que vingt-deux ans, ce Prince, rebelle et brave, s’était fâché avec son père car, alors qu’il régnait sur tout le territoire de Mortemer, cet homme moins droit que son fils s’était entouré de riches orques qui lui avaient offert, en échange du pouvoir qu’il leur transmettait, de nombreuses richesses dont les provenances étaient douteuses. Le père avait alors banni le fils pour pouvoir jouir plus tranquillement de sa richesse mais le pauvre roi n’eut pas le temps d’en profiter beaucoup. Quand les orques virent qu’Hélias s’en était allé, ils assassinèrent le roi. Bersachouane, un guerrier orque redoutable, avait alors pris le pouvoir du royaume de Mortemer. Ayant eu vent de cette histoire, Hélias était revenu et aidé d’une troupe de fidèles soldats qui résistaient à leur envahisseur, il était parti à la reconquête de son royaume, et après une lutte sanglante, où l’on disait qu’il avait à lui seul tué plus d’une centaine d’orques, il avait renversé le pouvoir de Bersachouane, dont la tête, plantée sur une pique, avait été exhibée durant plusieurs mois aux portes du royaume, décourageant quiconque aurait eu des desseins malhonnêtes. Le peuple, fou de joie d’avoir retrouvé le jeune Prince, voulut fêter la victoire et couronner le nouveau roi, mais celui-ci disparut le lendemain de la bataille, et jamais personne ne sut pourquoi il avait refusé de monter sur le trône. On avait donc couronné son cousin, un jeune homme sans ambition, peureux et sans grande intelligence, qui dirigeait bon gré mal gré la reconstruction du royaume abîmé par la guerre. Quant à Hélias, on le blâmait la plupart du temps, d’avoir abandonné sa tâche, et on le regrettait aussi. Et personne ne savait où il vivait à présent. Il apparaissait parfois, au milieu de nulle part, fuyant les villes, le monde, les hommes en général, et les orques tremblaient de le rencontrer. Et personne ne savait pourquoi il avait fui, ni pourquoi il fuyait encore.

         Moi, depuis mon plus jeune âge, j’étais fasciné par cette histoire... Et quand Agrippa m’avait appris, il y avait quelques années, qu’il connaissait ce héros, mon coeur avait bondi, et il avait dû me raconter en détails l’histoire de leur rencontre.

         La première fois qu’Agrippa avait vu Hélias, c’était en fait avant qu’il ne parte à la conquête de son royaume. Agrippa revenait alors d’un voyage dans les marais de Hédia, où vivait un de ses vieux camarades d’étude, qui possédait, de ce qu’en disait mon maître, une bibliothèque digne de celle de la cité d’Alican, dont certains ouvrages, uniques, étaient gardiens de savoirs qu’on ne trouvait nulle part ailleurs. Ces marais sont mortels pour qui ne les connaît pas. Les quelques êtres qui osaient les traverser étaient engloutis dans leurs eaux maudites, jusqu’à ce que l’eau putride pénètre la moindre parcelle de leur corps. Alors, comme une seconde naissance, ils étaient lentement expulsés de la vase, mais leur corps froid restait possédé par leur mort...leur esprit prisonnier, troublé par l’esprit des eaux, restait confus, et ils tournaient, tournaient sans fin dans les marais à la recherche de leur esprit, à la recherche de leur vie qui n’était pas revenue, qui ne revenait pas... Agrippa, lui, ne craignait pas cette nature maudite, ni aucune autre nature, d’ailleurs. C’était la sa grande puissance de mage. Il était en parfaite harmonie avec elle, guérissant les maux et apaisant les esprits qui vivaient en elle. Rien ne pouvait l’atteindre, pas une bête, rampante, volante, nageante, pas un monstre, ni les sables mouvants et autres esprits des eaux qui peuplaient ces terres troubles.

       Il avait établi tranquillement son campement près d’un chemin qui serpentait au milieu des flaques visqueuses, et faisait cuir un de ces poissons odorants qui seuls survivent dans la vase, lorsqu’il vit un homme, titubant, courbé, avançant péniblement, les mains sur les côtes, à quelques pas de lui, dans la brume. Au début, il crut que c’était un revenant, comme il en avait vu parfois, mais l’homme avait repéré Agrippa et se dirigeait vers lui, ce que ne faisaient pas les revenants, car les revenants ne voyaient pas les vivants, ils ne voyaient que la mort, leur mort. Il comprit alors que cet homme qui tendait les mains vers lui était vivant, enfin du moins il l’était toujours... Il tomba à quelques mètres d’Agrippa, et celui-ci courut le relever. L’homme qu’il découvrit était couvert de boue, des pieds à la tête, et son corps froid tremblait entre les bras du mage. Agrippa comprit alors que l’homme avait dû être englouti, comme les autres, mais qu’il avait réussi à se dégager avant de mourir noyé. Cependant, il avait suffisamment avalé de cette eau maudite pour en mourir bientôt... Il s’attaqua donc à le frictionner, pour ranimer son sang, et il composa à la hâte un remède, qu’il ensorcela de façon à vaincre à la fois le poison et l’esprit des eaux qui s’était emparé de ce corps. Ceci étant fait, le mage fit un feu, un grand feu, et l’on entendait tout autour les cris des êtres des marais se plaindre de cet affront. L’homme resta inanimé de longs jours, et Agrippa, à son chevet, l’abreuvait de remèdes, et d’infusions de plantes médicinales. Dans son délire, car l’homme délirait en dormant, il bredouillait des choses incompréhensibles, parlant à quelqu’un qui n’était pas Agrippa, et qui hantait sa mémoire. Puis, au bout d’une bonne semaine entre la vie et la mort, l’homme avait cessé de délirer, la fièvre qui le rongeait était tombée, il avait dormi paisiblement pendant deux grands jours, pour enfin revenir dans le monde des vivants, éveillé, lucide, quoique complètement engourdi... Agrippa lui avait demandé qui il était, et par quel miracle il avait réussi à s’extraire des marais, Hélias se présenta confusément, cherchant encore en lui ce qui s’était passé, et répondit au vieux mage curieux qu’il avait simplement eu de la chance. Lorsque Agrippa apprit que l’homme qu’il avait sauvé était le Prince de Mortemer, il lui annonça les terribles catastrophes qui étaient arrivés dans son royaume, alors Hélias, encore faible, s’était relevé en titubant et avait balbutié « alors elle avait raison... », puis il avait demandé avec hâte à Agrippa de lui emprunter un de ses chevaux, et avant même qu’Agrippa ait pu dire quoi que ce soit, il avait grimpé sur l’animal en demandant au mage qui il était, et Agrippa lui ayant répondu, il avait filé au galop, criant au mage qu’il reviendrait le voir dès que ses affaires seraient réglées. Agrippa était alors resté seul, avec son dernier cheval, face à une théière remplie de camomille qu’il avait destinée au malade...

         Le temps avait passé. Les rumeurs de la bataille qu’Hélias avait orchestrée avec panache arrivèrent assez vite aux oreilles du mage, et celui-ci s’en réjouit, mais lorsqu’on lui dit qu’Hélias avait fui après la bataille, il frissonna, pressentant que ce soudain refus d’endosser son rôle de souverain avait quelque chose à voir avec son aventure dans les marais... même s’il ne savait en quoi ces deux événements étaient liés. Il se dit alors qu’il ne reverrait jamais plus le « miraculé des marais ». Mais un jour, il fut là, devant lui, sombre et triste comme lorsqu’il était malade, les habits en aussi mauvais état... Il rapportait au mage un cheval, une magnifique bête gris-argent qui illuminait la cour de la maison. Ce magnifique étalon, qui était aussi vigoureux qu’il n’était beau, Agrippa l’avait toujours lorsque je le rejoignis pour mes études, et ce jour-là, à l’auberge, c’était ce même cheval qui attendait son maître à l ‘écurie.

 Agrippa et Hélias s’étaient retrouvés avec plaisir. Le mage découvrit que le Prince, outre son habileté au combat, avait une grande connaissance des herbes, et autres essences médicinales, et de plein d’autres choses encore. Ils avaient tous deux traversé les mêmes lointaines régions, et échangèrent avec passion leurs impressions sur telle ou telle Cité. Ils parlaient, parlaient, mais Agrippa se rendit compte assez vite qu’Hélias avait un secret. Il racontait son enfance au bord des falaises, décrivait les animaux marins, dont il avait une bonne connaissance, des lieux secrets dans la roche où l’on trouvait, à marée basse, des débris d’écailles appartenant aux sirènes qui vivaient dans les profondeurs de l’océan... il raconta aussi la mort de sa mère, dont Agrippa avait déjà entendu parler, mais il ne dit jamais rien sur son exil, et sur les circonstances de sa présence dans les Marais, le jour où ils s’étaient rencontrés. Il ne parlait jamais de son père non plus, ni de la bataille qu’il avait conduite pour libérer son royaume. Hélias avait remercié le mage de lui avoir sauvé la vie, et répétait qu’il avait eu de la chance de ne pas mourir noyé. Et Agrippa comprit qu’il était inutile de poser des questions. Dès qu’il mentionnait l’épisode des marais, Hélias se renfermait, devenait sombre, et changeait de sujet.

 Ils s’étaient alors régulièrement revus, enfin disons qu’Hélias était revenu voir Agrippa, mais depuis quelques années, depuis que j’étais arrivé, en fait, lorsque j’avais dix ans, il n’avait pas reparu. Il faut dire que nous voyagions beaucoup, et qu’il était difficile de nous trouver... Parfois, lorsque nous étions chez nous, je me hasardais à jeter un oeil dans la cour lorsqu’un cheval y pénétrait, me disant que c’était peut-être mon héros qui venait voir mon maître. Mais ce ne fut jamais le cas. Dépité, je harcelais souvent Agrippa de me conter tout ce dont il se souvenait de leurs rencontres. Lorsque je lui demandais s’il avait tenté, par des moyens détournés, d’en savoir plus sur lui, il s’indignait, se mettait en colère, disant qu’un homme était seul détenteur de sa vie, et terminait en psalmodiant que ce genre de curiosité déplacée n’avait pas de place dans l’esprit d’un mage. Le soir, avant de m’endormir, j’imaginais un fier guerrier tuant une dizaine d’orques d’un seul coup de sa grande épée... ou terrassant des pieuvres géantes au milieu des sables mouvants... Mais les années passant, mon héros s’était peu à peu déstructuré, je devenais un jeune homme, et l’étude de la magie avait balayé mes admirations pour les chevaliers. Je préservais quelque part au fond de moi le souvenir de mes émois.

       Mais face à lui, je redeviens enfant. Il est là, bien réel et même tristement réel, j’en suis à la fois ému et dépité, car celui qui se dresse devant moi ne ressemble en rien à mes rêves d’autrefois... N’importe, je suis prêt alors, du haut de mes quinze ans, à donner une seconde chance à ce qui avait été mon plus grand idole. A bien le regarder, il n’est pas si laid que cela. Un éclat dur brille dans ses yeux bleus, sa bouche est bien faite, son nez est régulier. Si ses joues n’étaient pas si creusées, et si ces grosses cernes noires s’estompaient un peu, s’il mettait un peu d’ordre dans ses cheveux, d’un joli châtain, et s’il s’habillait d’une manière digne de son rang, il serait presque beau... Cette prestance naturelle, ce maintien princier, il ne l’a pas totalement perdu. Et je frissonne à l’idée de voir sortie de son fourreau la grosse épée dont la garde, mal nettoyée, brille encore d’un éclat trouble.

 D’abord, Hélias demande à Agrippa ce qu’il fait ici, et Agrippa raconte à son ami que nous sommes là pour cueillir des plantes, ce qui intéresse beaucoup Hélias. La conversation m’ennuie un peu, mais j’écoute avec attention, tout en terminant mon plat, qui est presque froid, un peu étonné qu’un guerrier aussi réputé puisse trouver de l’intérêt aux choses des alchimistes. Je ne sais pas quoi faire pour attirer son attention.

 « Et vous, Seigneur, venez-vous aussi pour cueillir des plantes ? me surprends-je à demander.

 Hélias, surpris autant que je le suis de ma question indiscrète, me regarde sévèrement, sans un mot.

 « Je veux dire, hasardé-je en bredouillant, rien ici, à part ces plantes, ne pourrait vous intéresser... Rien n’est intéressant ici... Enfin, à mon avis, bien sûr... même si la forêt est belle... C’est la première fois que vous venez ici ?

         - Oui, en effet, me répond-il. Et je ne regrette pas de m’y être arrêté...Cette forêt est très belle... et j’ai l’immense plaisir d’y retrouver mon vieil ami !

         Me tassant sur moi-même, je ne dis plus rien. Les deux amis ressassent de vieux souvenirs, et Agrippa parle de son étalon, Gris-nez, et des restes de sa vigueur passée. Ils rient tous deux, et je ris à mon tour. Puis, Hélias, le regard dur posé sur moi comme sur un insecte qu’on étudie, demande à Agrippa qui je suis.

 « Arpège a perdu ses parents lorsqu’il était enfant, raconte alors Agrippa... »

 Oui, je suis orphelin. Tout ce que je sais à ce moment là est ce que m’en a dit Agrippa, qui m’a recueilli, alors que je n’avais que neuf mois, à la mort de mes parents. Il m’a placé chez une nourrice, jusqu’à mes dix ans, et ensuite, il m’a demandé si je voulais devenir magicien, ce que j’ai accepté avec soulagement, car ma nourrice, une bonne dame, tendre et douce, voulait se marier avec un homme avide et sournois, et je me voyais mal terminer mon enfance dans la même maison que ce sinistre personnage. Et même si la magie ne m’avait jamais intéressé jusqu’à ce moment-là – je préférais les hommes d’arme - , j’étais curieux de savoir comment cela fonctionnait.

        Hélias me regarde, me regarde encore, tandis qu’Agrippa parle de moi, disant que je suis un peu distrait, mais que je deviendrai sans doute un bon mage, il me regarde, et soudain, ses yeux tombent sur la bague que je tenais de ma mère, dont le signe incompréhensible hante mes cauchemars depuis toujours.

 D’un geste vif, il empoigne vigoureusement ma main et la tourne pour observer le signe qui est sculpté dessus, et une immense terreur emplit ses yeux. Il serre ma main si fort que l’anneau fait une trace rouge sur mon doigt, jusqu’au sang. Se rendant compte, à la grimace que je fais, qu’il me blesse, il lâche d’un coup sec ma main en murmurant un « excuse-moi » et me lance, comme si j’avais fait une bêtise :

 « D’où vient cette bague ?

 -Elle vient de ma mère, dis-je en agitant ma main endolorie, un peu agacé.

 -Sais-tu ce que veut dire ce signe ?

   -Non.

 -Et vous, Agrippa ?

 -Non... »

Hélias, méfiant, regarde son ami avec froideur.

 -Vous voulez dire que vous ne savez pas ce que signifie ce signe?

Agrippa, mal à l’aise, maintient sa réponse. Assez grave, il semble plutôt mécontent d’être ainsi interrogé. Et comme Hélias, je le regarde avec suspicion. On dirait qu’il ment !

 - Très étrange, insiste Hélias. Etrange qu’un mage, aussi érudit que vous, ne soit même pas tenté de chercher la signification d’un signe aussi mystérieux...

 - Ce n’est pas un signe mystérieux, il n’est que le dessin d’un orfèvre un peu original, voilà tout.

         - C’est impossible ! J’ai moi même vu ce signe, quelque part, et ce n’est pas un orfèvre dégénéré qui l’a tracé devant moi !

 - Peut-être que si vous me disiez où vous avez trouvé ce signe, nous pourrions commencer à faire des suppositions ?

 Très étonné, je regarde mon maître en évitant de sourire. Quelle pirouette ! Hélias, se sentant piégé par la question du mage, quitte soudain son air inquisiteur et se met à sourire.

         -Vous avez raison, Agrippa, ce signe ne veut sans doute rien dire... Je pense que je me suis trompé...

         Assez troublé par tous ces mystères d’adultes, je sens en moi mon coeur se serrer. Je connais bien mon maître, et ces mystères cachent quelque chose... Hélias a sans doute raison lorsqu’il sous-entend qu’Agrippa en sait plus sur ce signe qu’il ne le prétend ! Alors, s’il en sait plus sur ce signe, c’est qu’il en sait plus sur moi... Il me cache quelque chose sur mon enfance, sur mes origines, et il ne veut rien dire... Et pourquoi ce signe met-il Hélias dans un tel état ?

         Un silence pesant s’est installé à notre table. Chacun de nous trois, semble-t-il, est trop fier pour tenter de reprendre la parole. J’ai posé ma main sur mon genou, de façon à ce que personne ne voie cette bague, qui nous sépare tous trois, et Hélias, tout comme mon maître, baisse la tête avec un air dépité. J’ai envie de quitter la table, de m’enfuir dans ma chambre, mais je n’ose pas. Je voudrais faire mes bagages, et fuir loin de mon maître, qui a osé me cacher des choses sur mon passé, mais je ne fais rien. La colère laisse place à mon désir de savoir : je persécuterai Agrippa, jusqu’à ce qu’il me dise enfin tout ce qu’il sait.

Posté par lescendresda à 13:48 - Romans - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Roman - 3. Première partie. Chapitre 2.

Chapitre 2 : La tempête

 

 

 

 Depuis le matin du lendemain de notre arrivée, après un bon repas et une bonne nuit de sommeil, nous nous sommes enfoncés dans la forêt, alors qu’un soleil radieux perce généreusement les feuillages... pendant qu’Agrippa ramasse un peu plus loin des herbes de toutes sortes dont la plupart me sont inconnues, je déambule tout autour de lui, m’émerveillant de la beauté des lieux.  Mais en fin d’après-midi, le soleil se voile subitement, de gros nuages obstruent la lumière de l’astre, et en quelques minutes, la forêt est plongée dans la pénombre. Autour de moi, les arbres se tordent dans un vent terrible. Agrippa, interrompant sa cueillette resserre sa cape contre lui. Des cheveux blancs volent autour de son visage ridé. Et ma main tremble encore au souvenir de ces instants mais ce n’est pas la vieillesse... Je me souviens très bien...  Le vent, le vent hurle tout autour de moi. La pluie nous fouette le visage, fouette les arbres, pauvres pantins démantibulés qui dansent une danse endiablée... La tête me brûle, au milieu de toute cette violente tempête, je respire à peine, et je ne vois plus très bien ce qu’il y a autour de moi, je n’entends que les cris, oui, les cris du vent qui tournoie autour de moi comme s’il essayait de m’arracher au sol de plus en plus spongieux... Je suis trempé, mais est-ce la pluie ? Je tremble, mais est-ce le froid ? mes yeux se troublent et mon coeur bat plus vite, je tremble de plus en plus et soudain je ne me souviens même plus de ce que je fais là, et Agrippa crie, les cheveux volant et s’accrochant à son visage, il me crie de me dépêcher mais je ne l’entends pas, cela résonne en moi, c’est trop, trop de cris autour de moi, trop de colère, trop de violence, je vois le sol s’ouvrir sous mes pieds mais c’est Agrippa qui me soulève, car je suis tombé, et son visage inquiet penché sur moi m’arrive au milieu d’un brouillard flou et glauque, l’effroi me glace le sang et l’espace d’un instant, je suis sûr que mon coeur s’est arrêté... je n’entends plus rien, je ne vois plus rien, qu’une épouvantable noirceur qui s’immisce en moi et me transperce comme une main glacée fouillant en moi jusqu’au coeur qu’elle empoigne, et je hurle, je hurle avec les ombres qui dansent et hurlent autour de moi...

 Lorsque je reviens à moi, je suis toujours dans la forêt, et Agrippa me tire par le bras, les arbres redeviennent visibles et le vent qui s’est tu a laissé place à une grosse averse bien verticale, qui nous mouille en une seconde mais nous sommes arrivés, nous nous engouffrons dans la chaude et douce salle à manger de l’auberge... La réalité revient peu à peu devant mes yeux. Agrippa me sourit affectueusement, alors que j’essaie de me souvenir de ce qui m’est arrivé.

 « Cette tempête est bien brutale ! Enfin, ce sont les orages d’été... Va vite te débarbouiller, mon garçon, tu es couvert de terre... Je t’attends ici, je vais faire le compte de notre récolte... Nous avons eu le temps de cueillir de beaux spécimens !

 Interdit, je regarde mon maître avec étonnement. Celui-ci s’est déjà éloigné tranquillement, comme si ce que nous venions de vivre n’était pas effroyable. Je regarde alors mes mains, maculées de boue, et ma robe, dans le même état. Comme un somnambule, je gravis les marches de l’escalier qui mène aux chambres, et me voici tranquillement dans ma chambre, en train de me dévêtir. Prenant un peu d’eau dans mes mains après les avoir lavées, je m’asperge vigoureusement le visage... Dans la glace, mon reflet ne laisse rien passer du trouble que je viens de ressentir. J’ai plutôt l’air serein... Mon coeur bat normalement. Je vois tout comme à l’ordinaire, avec netteté. Tout est réel, c’est idiot à dire, mais tout est redevenu vrai... Alors j’aurais rêvé tout cela ? Mais quoi, en fait ?... Je ne me souviens de rien... ou de peu de choses... Seul l’effroi que j’ai ressenti me reste. Les images se confondent dans mon esprit, et je me rends compte que le cri que j’ai poussé était, cela m’arrive comme une évidence, seulement intérieur, comme dans un cauchemar, Sauf que là, j’étais éveillé, puisque je courais, mais je n’ai rien laissé paraître de mon trouble, comme si mon corps et mon esprit s’étaient séparés et avaient vécu l’espace d’un instant indépendamment l’un de l’autre.

 « Brrrrrr ! »

 Voilà tout ce que je parviens à dire à mon reflet perplexe. L’effroi et la sensation de l’effroi ont disparu comme par enchantement. J’ai juste terriblement faim...

         Pendant que je reprend contact avec moi-même, une nouvelle personne est arrivée à l’auberge. Je la découvre en arrivant dans la salle commune où Agrippa m’attend pour le repas. Je me souviens très bien de son visage, taillé en triangle, percé de deux grands yeux noirs qui m’avaient regardé avec froideur lorsque, timidement, les miens les avaient croisés pour la première fois. Ses cheveux courts, noirs et luisants comme les plumes d’un corbeau, légèrement décoiffés par la pluie, tombent en une grosse mèche sur son front, cachant la moitié de son visage. De chaque côté, je découvre deux petites oreilles, dont la pointe m’intrigue. Cette fille n’a rien d’une elfe... Les elfes ont habituellement la peau blanche, et sa peau est brune, tannée par le soleil, ce qui donne à ses yeux noirs, trop grands pour un elfe, plus d’intensité encore. J’en déduis qu’elle est ce que l’on appelle une demi-elfe, une exception, un être rare et sublime, que jamais dans ma jeune vie je n’avais encore rencontré, le fruit d’une union dangereuse, entre un elfe, presque immortel, et un humain, toujours trop proche de la mort...

 Elle n’a pas l’air commode. En passant devant elle je hasarde un sourire de bienvenue, elle se contente de détourner la tête en fronçant les sourcils d’un air peu engageant. Filant au plus vite, je retrouve Agrippa qui m’attend à une table près de la cuisine de l’auberge, d’où montent de délicieuses odeurs de lapin grillé et de pommes de terre chaudes. De ma place, je peux voir, en me penchant un peu à droite, dépasser de derrière Agrippa qui me bouche la vue une partie de la jeune inconnue qui me tourne le dos. Assise comme un garçon, un pied posé sur une cuisse, elle est chaussée de grandes cuissardes garnies de lacets qui s’enroulent autour de ses jambes fines comme des lianes. Elle porte une petite tunique en cuir léger qui suit délicatement la courbe de ses hanches, et s’arrête à mi-cuisse. Sous la tunique, une petite blouse de soie bouffante enrobe ses bras fins, et cache sa gorge. Dans la position qu’elle occupe, je peux voir entre la cuissarde et la tunique, un petit bout de sa cuisse nue...

 Je sais, bien sûr, que ce ne sont pas là des pensées dignes d’un mage tel que moi, mais je suis bien jeune alors, et la chair féminine m’est inconnue... je ne peux que me griser de délices inaccessibles... mon regard s’accroche pendant un temps à ce petit bout de nudité que cette inconnue m’offre malgré elle, et qui m’accapare malgré moi. Les vêtements qu’elle porte, et qui laissent quelque heureux jour dans l’ensemble, sont habituellement portés par des mercenaires trapus et poilus, de grands voyageurs, des aventuriers qui passent beaucoup plus de temps sur leurs chevaux que devant leur miroir... Mais sur elle, sur ce corps fin et athlétique, cela fait son effet ! A Alican, lors de mes cours de magie, les jeunes filles sont vêtues de grandes robes sombres, comme les nôtres, ce qui décourage mes moindres tentatives d’être séduit. Dans la rue, les femmes de la cité se promènent en robes légères, avec de jolis bijoux et des petits souliers coquets, et je trouve cela charmant, osant à peine deviner sous la jupe la rondeur du mollet qui apparait lorsqu’elles marchent. Mais là, la jeune fille assise près de moi dégage de tout son être une sensualité fauve qui me trouble... Jamais je n’avais vu de femme comme elle... Elle porte de plus un petit poignard accroché à sa ceinture, sur sa chaise elle a étalé une grande cape d’un rouge sombre, qu’elle fait sécher au feu de la cheminée qu’Agrevin s’est empressé de rallumer, la température dehors ayant chuté vertigineusement à cause de la tempête, et près d’elle contre la table je vois un grand arc en bois précieux et quelques flèches acérées qui dépassent d’un carquois fait de cuir dur et de peau de renard sertie de petites pierres rouges, sans doute des rubis.

 Je suis fasciné ! Que de grâce dans tout cet équipement barbare, que de délicatesse dans ces armes meurtrières ! Qui est cette jeune femme, et que fait-elle ici, quelle étrange aventure l’a conduite dans cette gentille forêt, dans laquelle elle jure comme un rubis au milieu des fleurs ? Agrippa, me voyant me tordre le cou pour regarder derrière son épaule, se retourne à son tour et observe la jeune femme. Revenant à moi, il esquisse un sourire.

         - Elle est arrivée peu de temps après que tu sois monté te changer. Elle a demandé à Agrevin, assez froidement, s’il pouvait s’occuper de son cheval, et si elle pouvait attendre à une table, devant un bon repas, un ami, qui devait arriver bientôt.

 Interrompu dans ma rêverie, j’écoute malgré moi les informations que me donne Agrippa à mi-voix.

       - De qui parlez-vous ? réponds-je innocemment.

Agrippa se contente de sourire. Me penchant de nouveau, je constate que la jeune fille s’est retournée, et nous observe avec suspicion. Je cesse alors de l’observer. Apparemment, elle est contrariée... Et mon plat étant arrivé sur la table, je reviens à des amours plus enfantines, et me mets à dévorer avec plaisir mon repas tant attendu...

         J’en suis à terminer ma deuxième assiette lorsque un galop de cheval se fait entendre au milieu du sifflement continu du vent et le vacarme de la pluie qui tombe sur l’auberge, et on frappe à la porte. Avant de me retourner pour voir qui vient encore, je jette un oeil sur la jeune fille qui, vivement, s’est retournée elle aussi et regarde la porte. Nous échangeons un regard, mais elle est toujours aussi peu encline à me considérer, et je me tourne à mon tour, évitant ainsi ses yeux noirs durs et acérés comme, j’imagine, la lame de son petit poignard...

 Agrevin, ayant quitté sa cuisine pour accueillir le nouvel arrivant, ouvre la porte et un homme, d’un âge incertain, maigre et ébouriffé comme un chat errant, les traits pâles, le regard vitreux, fait son apparition, tout dégoulinant de pluie. Celui-ci non plus n’a pas l’air commode... Les sourcils froncés, les lèvres pincées, il marmonne tout bas quelques phrases à l’aubergiste qui se hâte vers la sortie, resserrant le col de sa chemise. L’homme, se débarrassant de sa cape noire, découvre ses habits, une tunique d’un beau cuir, mais complètement usé, une chemise de lin, qui avait dû être blanche, déchirée par endroits, et des bottes usées et encordées afin de les maintenir sur la cheville... Ses cheveux longs, noirs, tombent autour de son visage en petite mèches. Des cicatrices entaillent ses joues et sa lèvre inférieure, se perdant dans une barbe de quelques jours. Il a des yeux bleus, sévères, soulignés de cernes grises ressortant sur sa peau blanche. Il marche au milieu de la pièce d’un pas noble, les épaules en arrière, le front haut. A sa ceinture pend une grosse épée, dont la garde, admirablement bien travaillée, laisse présager une lame précieuse dans son fourreau. Une épée telle que celle-ci ne se voit pas tous les jours, j’en déduis que son propriétaire, malgré le piteux état dans lequel il se trouve, est un seigneur, ou un voleur... Décidément, me suis-je dit, ce lieu est propice à des rencontres inattendues...

 « Mon ami ! entends-je dire Agrippa.

L’homme, dirigeant son regard vers le vieux mage, esquisse alors un sourire, grave, mais affectueux. Il s’avance vers nous.

         « Agrippa ! s’exclame-t-il d’une voix claire. Mon vieil ami !

Agrippa, qui s’est levé pour aller à sa rencontre, l’entoure de ses bras avec émotion.

 « Venez donc vous asseoir avec nous ! Arpège, laisse ta place à mon ami, et viens t’asseoir près de moi...

 Abandonnant contre mon gré la place qui me permet d’observer le petit morceau de cuisse nu de la jolie demi-elfe qui s’est retournée vers son assiette, je m’assois sur le banc à côté de mon maître, tandis que l’étrange ami d’Agrippa prend ma place, jetant un regard distrait à la jeune fille avant de revenir, les yeux un peu moins sévères, sur Agrippa.

 « Mon cher apprenti, je te présente le seigneur Hélias de Mortemer. Hélias, voici Arpège, mon apprenti... »

Posté par lescendresda à 13:45 - Romans - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Roman - 2. Première partie. Chapitre 1.

PREMIERE PARTIE : L’AUBERGE

 

 Chapitre 1 :La forêt ensorcelée

 

 C’est ici qu’il faut commencer ce récit. J’ai quinze ans, et j’accompagne depuis trois ans maintenant mon maître, le vieux mage Agrippa, qui m’entraîne avec lui dans toutes ses expéditions, afin de me faire goûter aux différentes formes de magie. Sa spécialité, ce sont les potions. Ce n’est pas ce qui est, je dois le reconnaître, ce qu’il y a de plus excitant dans la magie, mais c’est ainsi... Et nous pénétrons alors, en ce début d’été, après trois longues journées de cheval, dans une forêt que je ne connais pas, pour aller faire une grande cueillette de plantes, pour une de ces potions insipides et qui ne servent à rien, du genre une potion qui donne à celui qui la boit cinq minutes de chaleur dans une région froide... Agrippa est le spécialiste des potions inutiles, c’est du moins comme cela que je le vois à cette époque, bien que ses pouvoirs m’aient surpris plusieurs fois les années précédentes, et ne cesseront de me surprendre par la suite... L’inconvénient de ces potions, c’est, comme toutes les potions, d’ailleurs, que les plantes qui sont à l’origine de leur fabrication sont toujours dans les endroits les plus reculés, les plus sauvages, les plus dangereux... J’ai déjà subi des voyages exténuants, dans des moites marais, ou des montagnes féroces pleines de crevasses et de précipices... Mais là, c’est différent. La forêt dans laquelle nous entrons est de toute beauté...

         Lorsque Agrippa, dix jours avant, m’a arraché au meilleur des sommeils dans ma chambre douillette de ce qui nous sert de demeure, en plein coeur de cette belle, cette somptueuse, cette illustre cité d’Alican, en me disant qu’il fallait, de toute urgence, aller cueillir des fleurs dans une forêt qui se trouve à trois jours de cheval de mon doux lit, j’ai bien cru qu’il avait perdu la raison, quej’allais le planter là, avec ses lubies de vieillard sénile, mais en fait, bien sûr, j’ai ravalé mon indignation, et doux apprenti que je suis alors, humble devant celui qui sait tout, alors que je ne sais rien, j’ai préparé mes affaires et l’ai retrouvé dans la cour, déjà monté sur son cheval, et tenant le mien par les rennes.

 En chemin, alors que nous mettons nos chevaux au pas, et que nous profitons, après deux journées de chaleur dans les plaines exposées au soleil qui longent la forêt, de la suave fraîcheur des sous-bois, Agrippa me raconte l’histoire de cette forêt, qu’il décrit avec beaucoup d’excitation comme une des plus belles forêts qu’il ait jamais vues. Pourtant, elle a vécu de tristes années... Se greffant dans sa base aux montagnes de l’est, qui renferme dans son sein la sombre Cité des orques, Dracnidia, creusée dans la roche, elle s’épanouit à l’ouest vers les douces plaines d’Abylisse, qui mènent à notre bonne vieille cité d’Alican. Au temps de la guerre, la forêt servait de barrage naturel entre le territoire des orques et le nôtre. Les orques s’étaient aventurés parfois, malgré la réputation maudite qu’avait alors la forêt, envoyant des troupes dans l’espoir d’atteindre les plaines qui menaient à Alican. Mais la forêt les avait à chaque tentative englouties, absorbées, bref, les troupes disparaissaient les unes après les autres, sans que personne ne sache comment...Notre roi avait lui aussi envoyé des troupes, dans l’espoir d’atteindre lui aussi ses ennemis qui peuplaient Dracnidia, mais ces troupes royales n’étaient jamais revenues... Car la forêt ne servait qu’elle-même. Chaque faction se retrouvait donc impuissante face à cette forêt inviolable, et protégée de ce fait... Il fallait alors aux deux antagonistes faire pour s’affronter un immense détour, et se risquer d’attaquer à découvert, dans la nudité des plaines, car la forêt s’étendait jusqu’aux marais, qu’il était presque aussi dangereux de traverser... Furieux de se retrouver ainsi bloqués par une couronne de bête verdure, les orques décidèrent, sans ménagement, de brûler la forêt. Ils installèrent des milliers de brasiers à chacune de ses entrées, et s’aidant de magie noire, ils firent grossir les flammes jusqu’à ce que la forêt soit cernée. L’incendie fit de terribles ravages, la forêt s’embrasa presque entièrement, mais ce fut le dernier crime commis par les orques... Car peu de temps après vint la cohabitation, les deux factions ennemies firent enfin la paix, après des siècles et des siècles de carnages. Celle que j’ai toujours connue...

  Agrippa, poursuivant son récit, me raconte alors que notre malheureuse forêt assassinée n’en resta pas là... Au coeur de cette étendue de troncs calcinés, on découvrit un lac, dont personne n’avait connaissance auparavant. Et curieusement, autour du lac, l’incendie s’était arrêté... Trop rapidement, disent certains, la nature avait repris ses droits, la végétation avait comme ressuscité. Les arbres s’étaient mis à pousser d’abord autour du lac, puis de plus en plus loin. Et en l’espace d’une vingtaine d’années –c’est du moins ce qu’on a raconté à Agrippa - elle avait retrouvé toute sa vigueur. Mais quelque chose en elle avait changé. Agrippa me fait alors partde ses réflexions à ce sujet. Selon lui, à l’origine, on aurait ensorcelé notre belle forêt, pour il ne sait quelle obscure raison, de façon à ce que personne ne puisse y pénétrer, sous peine d’y laisser sa vie, mais que l’incendie et la magie noire utilisée par les orques avaient dû interférer dans cette malédiction, ce qui aurait causé l’annulation de ces deux maléfices. Le lac, débarrassé des mauvaises ondes qui le paralysaient, aurait alors pu libérer les ondes magiques et bienfaitrices qu’il possédait depuis toujours mais qui avaient été emprisonnées par l’ancienne malédiction, et avait aidé la forêt à renaître de ses cendres, déployant autour de lui une beauté enchanteresse... Cela faisait de notre forêt l’un des lieux les plus chargés de puissances magiques. Des cercles de chênes délimitaient des clairières, et l’air était comme électrique...

 Lorsqu’on arrive, comme nous l’avons fait, des plaines d’Abylisse, on suit pour la retrouver un chemin qui va en rétrécissant jusqu’au sommet d’une colline. Arrivé en haut de cette colline, on aperçoit en contrebas la forêt, qui s’étend comme un mur de feuillages dense jusqu’aux montagnes lointaines. Elle ondule sur un paysage vallonné, se perd par endroit pour réapparaître plus loin, longeant les longs coteaux qui terminent la belle région d’Abylisse. Lorsque l’on descend la colline, on la voit bientôt envelopper le paysage, et soudain il n’y a plus autour de nous que sa sombre verdure, qui nous attire à elle. Puis on y est... Les grands arbres se dressent, majestueusement, vers le ciel, stoïques comme des soldats qui gardent un temple grandiose. Puis à mesure qu’on avance, elle devient plus exubérante, avec par endroits de douces clairières qui créent au milieu des broussailles d’éclatants puits de lumière... le chemin, qui file dans ces touffes d’arbres fouillis comme une rivière, est resté intacte. Par moments, l’air est chargé d’une humidité étouffante, puis l’instant d’après, les ramures des arbres remontent bien haut, créant de leur dense feuillage un toit d’ombre rafraîchissant. Je n’ai que quinze ans, et la nature est pour moi la même un peu partout... un arbre est un arbre, un pré est un pré... Mais je suis en y pénétrant comme un enfant qui découvre un monde féérique... tout me paraît irréel, trop beau, trop parfait, et je ne sais expliquer ce qui me donne cette impression. Il y a une harmonie, un rythme magnifique qui transcende ces bois en une succession de tableaux tous plus beaux les uns que les autres. Je sens malgré moi une émotion grandir en moi, qui me submerge jusqu’aux larmes... bref, je suis dans l’extase la plus pure, moi, Arpège, pas mystique pour deux sous... Puis, je vois soudain, entre les arbres, une forte lumière tel un brasier qui consume les arbres devant nous. Je me dis que ce doit être une clairière, encore une, mais la lumière qu’elle dégage est trop forte... Agrippa, les yeux brillants, presse alors le pas de son cheval et quittant le chemin, il file en direction de ce phénomène... bien intrigué, je suis mon maître avec inquiétude, et enfin, je le vois, pour la première fois... Le lac s’offre à mes yeux éberlués...

 Il est là, devant moi, luisant sous le soleil tel un diamant, la forêt étant son écrin... Sa surface, lisse, amène à lui les rayons du soleil, et c’est comme si un soleil s’était reposé là, dans les bois paisibles. Je ne sais si c’est cette lumière, aveuglante, ou bien l’émotion d’un spectacle si beau, mais mes yeux s’emplissent de larmes, que je tente de dérober aux regards de mon maître. Mais Agrippa est ailleurs, lui aussi... Descendu de son cheval, il s’est agenouillé devant le lac en esquissant le plus radieux des sourires, si tant est qu’on puisse voir un sourire dans sa grosse barbe grise, et il énonce avec beaucoup d’enthousiasme :

 - Mon cher Arpège, je te présente le lac Cristal !

 Le fait qu’il utilise cette voix cérémonieuse, comme s’il me présentait une de ses relations importantes, un prince, ou un roi, ou un Grand-Mage, me fait sourire l’espace d’une demie seconde, puis je me range à son initiative, et descendant de cheval, je m’assois près de mon maître, face à la grandeur et la somptuosité de cette formidable apparition, essayant de calmer ma respiration qui me soulève le coeur...

 Je ne sais combien de temps dure notre contemplation. Quelques minutes, tout au plus, mais en me relevant peu après Agrippa, j’ai l’impression d’avoir grandi. Les contours de mon corps me semblent étrangers... Je tremble, alors qu’il fait une chaleur étouffante, et la tête me tourne. Ces symptômes, je les vivrai par la suite des centaines, peut-être des milliers de fois... Mais à l’époque, je ne sais pas encore ce qu’ils signifient...

 Nous retrouvons nos montures qui se sont tenues sur le chemin en nous attendant, broutant les quelques herbes qui passent à leur portée, mais Agrippa, tenant son cheval par les rennes continue le chemin à pied. Me disant que c’est peut-être une sorte de pèlerinage, je le suis de la même façon, essayant de calmer les battements précipités de mon coeur... Le chemin longe d’assez loin la courbe du lac, puis s’en rapproche sensiblement. J’aperçois alors, entre le lac et nous, une bâtisse, que je ne peux encore identifier à cause des arbres qui m’empêchent de la voir. Nous arrivons à l’embranchement d’un autre chemin, qui nous ramène vers le lac, et je peux enfin découvrir, au bout de ce chemin ce qui l’instant d’avant s’est dérobé à mes yeux.

 La bâtisse qui se trouve devant moi était assez curieuse, en plus du fait qu’elle était là, seule, isolée en plein coeur de la forêt. Elle ne ressemble à rien de ce que je connais. Je reconnais avec étonnement dans son architecture certaines caractéristiques d’un temple elfique, avec ses colonnes, son fronton imposant qui se devine sous une épaisse couche de lierre... Et pourtant, aux dires d’Agrippa à cet instant, il ne peut y avoir eu d’elfes dans cette partie du monde... c’est encore une des curiosités de la forêt, qui garde en elle les réponses à tous ces mystères... Entre les colonnes et les murs de grosses pierres blanches montées par des mains d’elfes, d’autres mains ont monté de solides poutres noueuses et des murs de torchis... Quelqu’un a apparemment eu l’audacieuse idée de construire une sorte de chaumière sur les bases d’un temple dont les ruines ont servi pour soutenir et renforcer la structure nouvelle. Et cela donne à l’ensemble un aspect plutôt bizarre. Les grandes pierres blanches se marient tant bien que mal aux poutres tordues et les colonnes soutenant le fronton créent un portique digne d’un temple, ce qui tranche avec les grosses tuiles qui recouvrent le toit légèrement tordu.

 Autour de ce curieux édifice, une ceinture d’arbres s’amincit et laisse place au lac, qui pétille sous le soleil et éclaire d’une lumière diffuse un des murs de la bâtisse de laquelle nous approchons. Sous le portique grandiose, j’aperçois un homme, qui attend là, et nous regarde venir vers lui. C’est Agrevin, et l’étrange bâtisse dans laquelle il nous invite à pénétrer est son auberge.

 Agrevin vit ici depuis maintenant de longues années, alors que la paix bien installée fait de la route forestière que nous avons prise le chemin le plus rapide pour atteindre Dracnidia, et de ce fait est empruntée par un certain nombre de personnes de tous genres et de toutes origines, des voyageurs, des mercenaires, des marchands... pas assez pour faire d’Agrevin un homme riche, mais suffisamment pour qu’il puisse rester vivre là, près du lac... Notre aubergiste n’est pas un homme d’affaire... il était tombé un jour nez à nez avec le lac, et comme une illumination, il avait commencé à construire son auberge, malgré les protestations musclées de sa femme et de ses filles. Il avait alors tout abandonné, son métier de charpentier, sa ville, ses amis et avait traîné toute sa famille dans son « petit coin de paradis ». Puis, ses filles étaient parties se marier, et sa femme, malade de solitude, se rendant compte qu’il ne répondrait jamais à ses supplications, était partie rejoindre ses filles. Mais il était resté, solide comme le roc, disant à qui voulait l’entendre qu’il était ici à sa place, et que personne n’y changerait rien. A bien y réfléchir, Agrevin était en quelques sortes le gardien du lac...

 Agrippa connaît cet endroit et cet homme depuis vingt ans, depuis qu’il avait découvert, au hasard de ses voyages, le lac et ses multiples vertus, notamment la sublime diversité des herbes rares, des fleurs, qui poussent tout autour de lui, ou les substances précieuses que renferme son eau.

 Devant cet homme affable, nous entrons dans l’auberge, et je découvre avec un certain amusement la grande salle commune, vide, dont les petites fenêtres laissent pourtant entrer en plein la lumière du soleil qui se reflète sur le lac. Les tables sont disséminées dans toute la pièce, sans grande coquetterie. La seule beauté du lieu réside, mis à part évidemment le lac qui paraît se pencher aux fenêtres, dans une immense cheminée, légèrement surélevée, que le propriétaire des lieux a eu la bonne idée d’ériger au milieu de la pièce, créant un centre chaleureux, même si à cette heure, aucune flamme ne l’éclaire, au milieu de ces tables où sont placés pauvrement un pichet, une salière et un petit vase ébréchés où ont été négligemment déposés quelques petites fleurs à moitié fanées.

 Nous menant aux chambres, Agrevin nous demande ce que nous souhaitons manger, et mon regard s’illumine... Je vais enfin manger correctement, et la chambre dans laquelle je pénètre, même dénuée de la moindre touche décorative, me paraît la plus charmante des chambres. Laissant Agrippa rejoindre la sienne, je m’installe confortablement sur le lit qui me tend les bras, puis, me délectant de ces lieux, je vais voir à la petite lucarne qui me sert de fenêtre. Au milieu des feuillages des arbres qui se dressent devant moi, le lac scintille dans une dernière lueur, abandonné peu à peu par le soleil qui poursuit sa course vers d’autres merveilles... Tout devrait nous sourire dans un cadre aussi enchanteur...

Posté par lescendresda à 13:41 - Romans - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Roman - 1. prologue

 PROLOGUE

 

 

 

 Mon nom est Arpège. Je suis un vieux mage grisonnant, le genre de mage que l’on imagine aisément, pas costaud pour deux sous, emmitouflé, été comme hiver, d’une grosse robe sombre, qui parcourt le monde avec un bâton presque aussi vieux que moi... et je ne sais même pas l’âge que j’ai... je suis un mage, en accord parfait avec la magie qui anime la moindre parcelle de mon être, à tel point que je n’ai plus de baguette depuis bien longtemps... Et si je prends ma plume aujourd’hui, comme un poète que je ne suis pas, c’est que je suis le seul, je pense, maintenant, à pouvoir raconter cette histoire...Cette histoire est une histoire terrible, et vous devrez avoir beaucoup de sang-froid pour en supporter tous les épisodes, aussi effroyables soient-ils... Je ne sais, au juste, pourquoi j’ai attendu si longtemps avant de l’écrire... sans doute la peur de revivre tout ceci a-t-elle freiné mon projet. Car j’ai toujours su qu’un jour, il faudrait que je m’y mette. C’était en moi comme une évidence, et pourtant j’ai lutté, lutté, lutté... J’ai lutté si longtemps... j’avais toujours plein d’autres choses à faire... cueillir des plantes pour mes potions... Relire le passage d’un enchantement... Mais cela hurlait en moi, cela hurle toujours... j’entends cette voix, si familière, maintenant, cette voix comme une seconde voix qui me parle constamment, et qui me dit, Arpège, Arpège, ton destin n’est pas terminé, tu as accompli beaucoup de choses, c’est vrai, mais il te reste encore cette dernière chose à accomplir, que toi seul peux accomplir... au crépuscule de mes jours, alors que ma barbe blanche tremble contre mes genoux, et que ma vie, fatiguée, insipide, s’est déroulée comme une douce rivière apaisée après la tempête... Réussirai-je à rendre compte de toute cette aventure, sans que cela ne soit tronqué par ma mémoire si pleine des jours qui se sont empilés au-dessus des plus anciens, des plus précieux, les recouvrant d’une poussière qui comme un masque me protège de mon passé? C’est si loin, maintenant... Si loin... Mais je suis ce que je suis, et je peux constater encore aujourd’hui que mon merveilleux don ne m’a pas abandonné... Il retrace devant mes yeux les jours anciens, si anciens, et tout me revient avec une limpidité enivrante... Je prends ma plume, et les phrases viennent en moi comme une douce mélodie, les mots se culbutent un peu dans mon esprit mais l’essence, elle, est bien là, elle s’évapore dans l’air comme un parfum familier... elle m’entoure, me caresse, me berce... Je ferme les yeux, le silence de ma petite chambre pèse sur moi comme une chaude couverture... Et tout me revient par magie... Je me souviens de tout...

Posté par lescendresda à 13:35 - Romans - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
« Accueil  1