15 avril 2009
carnaval en forêt
Aujourd’hui, c’est Carnaval. Albertine a aidé ses filles à enfiler les costumes qu’elle-même a confectionnés pour l’occasion. Cela lui a pris deux journées entières, mais ça vaut le coup.
Il fait un soleil radieux, et un air chaud fait voleter le papier crépon des costumes des grands. Ils portent tous des maracas constitués de deux pots de yaourts sur lesquels ils ont collé des gommettes, et se mettent en route avec enthousiasme, agitant avec énergie leurs instruments rudimentaires. Sous leur costume confectionné en classe, ils ont chacun revêtu leur déguisement préféré. Un pingouin maigrichon donne la main à un cow-boy dont la moustache fondue lui fend la bouche en une balafre grimaçante, une petite mouche dont l’aile pendouille remonte ses bretelles à chaque pas. Plus loin, la fille de la boulangère se fait sermonner pas sa mère, qui pour l’occasion l’a revêtue d’un tutu rose et d’une combinaison trop étroite qu’elle a craquée aux fesses. Christophe, l’instituteur, ouvre la marche. Comme d’habitude, il avance d’un pas lent, se retournant parfois vers la file qui le suit pour voir si tout va bien, et Albertine observe un moment son profil parfait et ses yeux doux se poser délicatement sur les petites têtes coiffées d’un chapeau en carton qu’ils ont eux-mêmes décoré.
Le temps étant prometteur, Christophe a proposé de partir plus tôt que d’habitude, juste après le retour de la cantine et de prolonger le défilé qui traverse le village jusqu’à la forêt, dans laquelle parents et enfants vont partager les tartes et gâteaux que les mamans ont préparés pour l’occasion. Au bout du village, derrière l’église, il suffit de continuer sur la route et au premier virage on trouve un petit chemin qui serpente à travers les bois et atterrit à une gentille clairière, de laquelle on a une superbe vue sur le village en contrebas. Albertine admire ses filles au milieu de la petite troupe des princesses roses bonbon. Elles ont un masque de chat peint sur le visage et secouent avec timidité leur baguette au bout de laquelle une étoile d’aluminium laisse s’échapper des gerbes de ratafia. La joyeuse troupe chante un air de fête :
Arlequin dans sa boutique
Sur les marches du palais
Il enseigne la musique
A tous ses petits valets
Dès qu’ils ont quitté la route et se sont enfoncés dans la forêt, le bruit des pépiements des enfants mêlés aux conversations des parents s’est assourdi. Un vent chaud souffle dans les branches et les grands arbres, qui ont encore leur aspect décharné de l’hiver malgré les bourgeons qui enflent sur leurs branches osseuses, font une danse mélancolique et suave entre le soleil et les nuages qui traversent le ciel en de longues traînées cotonneuses. La troupe festive a l’air soudain de petites marionnettes colorées perdues dans l’immensité de la forêt. Comme charmés par ce prélude printanier, les enfants se sont tus et laissent pendre au bout de leurs bras les maracas muets, et regardent d’un oeil neuf cette nature silencieuse, ponctuée des vols d’oiseaux qui ébouriffent les buissons le long du chemin. Les petites filles soulèvent leur jupe dans des poses délicates, marchent sur la pointe des pieds pour ne pas salir leurs jolis souliers, et les garçons ont confié leurs instruments aux parents pour partir en quête du bâton parfait. La troupe a abandonné sa configuration urbaine et se démembre au fil de la promenade joyeuse. De petits groupes compacts, couleur bleue, rose, rouge des petits qu’entourent les grandes silhouettes noires et raides des parents, se découpent parmi tout le vert presque criard de la nature renaissante. Albertine n’entend plus vraiment les conversations, ni même les petits cris des enfants qui fusent par moment, pour un genou éraflé par une ronce, un soulier enfoncé dans la boue, un bâton souffletant une joue. Elle se laisse envahir par la moiteur du soleil qui apparaît parfois derrière le voile des nuages, hume l’air sucré des herbes gorgées d’eau qui au soleil répandent leurs fraîches senteurs. Elle se sent bien, marchant au pas des petits qui rient, se laissant entraîner par leur lenteur nonchalante et elle ferme les yeux, parfois, s’enivrant des bons parfums qui sortent de la terre, écoutant à travers le joyeux brouhaha des enfants les oiseaux qui enfin sont revenus et mettent fin au silence angoissant de l’hiver.
En rouvrant les yeux, elle voit au loin Christophe qui s’est retourné et la regarde en souriant. Timidement, elle lui rend alors son sourire, se disant que cet homme doux et timide, sensible et cultivé, est sans doute le seul avec elle, dans cette assistance rurale habituée au déroulement des saisons, qui sache apprécier la magie de cet instant. Et comme pour infirmer ou confirmer ce qu’elle se dit confusément, sa voisine, la maman de la petite Suzon lui dit d’une voix masculine, à l’accent normand marqué, qu’il y a bien longtemps qu’ils n’avaient pas eu un si beau temps pour leur défilé du carnaval, ajoutant que ce printemps précoce ne serait pas forcément bon pour les récoltes, et terminant en disant qu’après tout, hein, on verrait, il fallait profiter du soleil tant qu’il y en avait.
« Oui, répond alors Albertine, guettant à l’autre bout de la chaîne disloquée si le jeune instituteur tourne encore la tête dans sa direction, nous avons beaucoup de chance. »
Arrivés à la clairière, les groupes éclatent et les enfants prennent possession des lieux, délimités par les grands arbres qui forment tout autour un cercle presque parfait. Les parents se regroupent, cherchent parmi les herbes folles un endroit pas trop bosselé et jettent les grandes couvertures poussiéreuses prêtées par la mairie, sur lesquels ils posent les plats, avant de s’installer eux-mêmes « pour souffler un peu ».
L’instituteur, ayant accepté un verre de cidre de bonne grâce, remercie les parents qui ont permis de faire de cet événement une si belle aventure, et pose son doux regard sur Albertine, qui ne peut s’empêcher de baisser les yeux. Puis, son verre terminé, Christophe part comme un fou courir au milieu des enfants avec un sifflet, en signe de ralliement. A ce signal, les enfants éparpillés se regroupent et écoutent la voix suave et grave de leur maître leur proposer un jeu, Le facteur n’est pas passé . De grands cris d’enthousiasme fusent de tous côtés, quelques boudeurs isolés font la grimace. Un immense cercle est créé. Christophe demande aux parents s’ils ont un foulard à prêter. Aussitôt, plus vive que les autres, Albertine a dénoué le sien et le tend à l’instituteur, qui la remercie. Un instant, leurs doigts se touchent, et Albertine sent comme une décharge dans tout son corps. Le laissant partir, la jeune femme se demande s’il a senti, en le prenant, le parfum qu’elle dépose toujours dessus avant de le nouer autour de son cou.
Se mêlant au groupe des parents qui ont servi du café qu’ils avaient conservé chaud dans une bouteille thermos, elle jette un oeil amusé sur l’instituteur qui semble un grand enfant parmi les autres, courant et s’esclaffant comme eux, préservant à peine sa dignité d’adulte, et Albertine se demande s’il ne serait pas encore plus exubérant sans la présence des parents. Il lui prend l’envie d’aller le rejoindre, de faire elle aussi des concours de grimaces et des roulades pour les entraîner à s’amuser. Sentant sans doute qu’il est observé par les parents, l’instituteur reprend une posture plus sévère et suggère fermement aux plus excités de se calmer, et d’aller prendre une petite collation. Les enfants se ruent sur les couvertures qu’on leur a réservés, et Christophe vient s’asseoir près d’Albertine, à qui il rend le foulard humide et chiffonné. D’avoir couru ainsi dans tout le pré, il est tout essoufflé. Ses cheveux collent à ses tempes. Une légère odeur de transpiration parvient à Albertine qui se trouble et tourne la tête. Quel grand enfant ! Il rit en se servant une part de gâteau. Puis il redevient sérieux tout à coup. Elle n’ose pas lui parler, même si elle meurt d’envie d’évoquer avec lui cette douceur printanière qui la rend toute chose. Mais déjà, alors qu’elle s’apprêtait à dérouler devant lui ce qu’elle avait préparé mentalement, il se lève et part s’asseoir à côté du garagiste, un jeune homme de son âge qui l’a interpellé et lui parle de voitures.
Bloquée dans son élan, Albertine rougit et sent qu’elle est au bord des larmes. Comme elle est fragile, depuis qu’elle vit ici ! Pour se remettre, elle se lève et part remettre de l’ordre dans quelques costumes, essayant de penser à autre chose qu’à ce qui l’a troublée sans raison. Suzon a perdu une des dentelles qui bordaient sa robe de taffetas. Léopoldine montre une tache de boue séchée sur son coude. Chloé a déchiré sa traîne qu’elle avait fabriqué à partir d’un bout de voile en organza qu’il lui restait de ses rideaux. Du coin de l’oeil, Albertine observe le jeune homme qui rit avec son ami, et qui semble à cent lieues d’elle. Alors c’est elle qui rit d’elle-même. Quelle folie l’a prise ? Ce soir, elle appellera son mari qui est parti toute la semaine à Londres, et elle lui racontera, les odeurs, le printemps qui déborde de partout, lui, il l’écoutera, lui il comprendra. Et peut-être que si elle insiste, il acceptera encore une fois de rentrer une demi-journée plus tôt. Parce qu’elle se sent bien seule ici.
Le goûter terminé, alors que le soleil commence déjà à descendre, Christophe rassemble son troupeau, secondé par les parents. Le ciel se couvre, et la troupe costumée devra faire les derniers mètres qui la séparent de l’école sous une pluie battante.
« C’était trop beau, dit alors Christophe à Albertine qui l’a suivi avec son groupe sous le préau de l’école. Je craignais que ça se termine comme ça ! N’empêche, lui dit-il de sa voix douce, en posant un regard étrange sur elle, c’était une très belle journée... Une journée qu’on voudrait ne voir jamais se terminer.
-Oui, répond-elle en souriant de toutes ses dents. C’était merveilleux!
Puis, lui serrant la main avec affection, il ajoute :
-Encore merci, madame Fournier.
-Appelez moi Albertine.
A ces mots, Christophe lâche sa main, semble hésiter, puis lui sourit de nouveau.
-C’est d’accord... Albertine !
Après un temps, il ajoute :
-C’est très proustien, comme prénom, n’est-ce pas ?
A cette remarque, le coeur d’Albertine fond.
-Oui, c’est une idée de ma mère... Elle adorait Proust, elle était romancière.
-Vraiment ? j’adorerais écrire !
Et comme de nouveaux amis, après que tous les parents aient fui sous l’averse, ils se parlent enfin, rient beaucoup, en regardant distraitement les deux dernières fées dégoulinantes jouer à la marelle sans se soucier de la pluie fine qui leur tombe dessus.
Albertine, le soir venu, alors qu’elle est rentrée chez elle en promettant à Christophe de lui ramener quelques romans de sa mère, se sent heureuse comme jamais elle ne l’a été depuis qu’elle a quitté Paris. Finalement, avec un peu de temps, elle va finir par s’y faire, à ces sauvages normands. Elle formerait un « cercle », où elle recevrait des invités, tous les jeudis après l’école, comme il y a cinquante ans. Et l’instituteur ferait partie de ses habitués ! On jaserait mais tant pis ! Les moeurs avaient bien dû évoluer, même ici, au plus profond de la campagne normande...
Elle se couche ce soir-là en oubliant d’appeler son mari. Se réveillant au milieu de la nuit à cette pensée, elle constate que l’heure tardive ne lui permet pas de réparer son oubli. Peu importe, pour une fois, elle se dit que c’est plutôt bon signe. Le lendemain matin, c’est lui qui l’appelle de Londres, s’excusant de ne pas avoir été là pour répondre à son appel du soir. Elle lui cache alors qu’elle n’a pas appelé, et lui demande ce qu’il a fait pour rentrer si tard. Il bredouille quelque chose, semble gêné, mais elle y prête à peine attention. Il lui dit qu’il ne pourra pas rentrer avant vendredi soir. Elle ne lui en veut pas. Elle attendra, comme toutes les semaines.
Albertine raccroche, et elle réalise qu’elle ne lui a pas parlé de sa nouvelle amitié avec l’instituteur. Peu importe, il se fichait bien de ce qu’elle avait à lui raconter, la plupart du temps. Sauf quand il rentrait le vendredi soir, et qu’il avait envie d’elle. Et en ce moment, il avait très envie d’elle. Pensant à cela, elle soupire. Elle aussi a très envie de lui maintenant. Elle ne lui parlerait pas encore de Christophe. Il se moquerait d’elle s’il le voyait. Il le trouverait coincé, fat, faussement intellectuel. Trop sensible.
Pour vendredi soir, elle décide de préparer un gentil tête à tête. Avec champagne et foie gras. Et elle mettrait la robe sexy qu’il lui a offerte et qu’elle ne veut jamais mettre. A cette idée, elle imagine la tête de Christophe s’il la voyait dans cette tenue ! Ce n’était sans doute pas son genre. Mais peut-être que si, après tout. Christophe, sous ses airs de vieux célibataire mystérieux, devait avoir ses fantasmes lui aussi. Elle imagine alors quel genre de jeune fille pourrait lui convenir, passant en revue les diverses jeunes filles qu’elle connaissait entre vingt-cinq et trente ans. Elle ne connaissait que d’anciennes baby-sitter, trop jeunes pour lui, ou des cousines dont elle ne savait rien. Elle se plaît à imaginer une petite jeune fille très timide, douce, délicate, intelligente, simple, de bonne famille.
Le lendemain, jeudi, en revenant chercher les filles enrhumées, qu’elle se décide à garder pour le vendredi, elle rencontre une jeune normande un peu épaisse au décolleté plongeant, au regard torve, à la dégaine onduleuse, les cheveux dans les yeux, sans aucune classe. Christophe, à sa vue, sourit de ses yeux brillants, et part l’embrasser avec embarras. Albertine n’en revient pas ! Cette fille vulgaire serait donc la petite amie de Christophe ! Comme la vie est étrange... Décontenancée, elle lui adresse un sourire poli et crispé et emporte ses filles vers la voiture, oubliant de lui donner les livres qu’elle a amenés pour lui.
Le lendemain, après avoir bu presque toute seule la bouteille de champagne sous le regard amusé de son mari, elle lui fait un numéro de charme bancal avant d’accepter le moindre de ses caprices. Au milieu de la nuit, la bouche pâteuse, elle remarque en se levant pour aller boire que son mari ne dort pas : dans les ténèbres de la chambre, il la contemple étrangement, ne la quittant pas des yeux jusqu’à ce qu’elle revienne.
« Comme je t’aime ! lui dit-il d’une voix tremblante. Je ne partirai que mardi, si tu veux bien me supporter une journée de plus. »
Heureuse de cette bonne surprise, Albertine se blottit dans les bras de son mari en retenant ses larmes.
« C’est chouette, dit-elle, bien sûr que je t’accepte gros bêta ! »
Puis ils s’endorment dans les bras l’un de l’autre.
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