les cendres d'A

blog littéraire

04 novembre 2007

Roman - 4. Première partie. Chapitre 3.

Chapitre trois : Hélias de Mortemer

 

 

         D’un ton bourru, l’homme marmonne un « Enchanté », me scrutant avec curiosité. Je reste sans voix ! Ainsi, c’est donc lui, le fameux Hélias de Mortemer ! L’émotion me submerge, mes yeux papillotent, mes lèvres tremblent... Agrippa m’avait parlé de lui des centaines de fois, et tout le monde, à Alican, sait qui était le Seigneur de Mortemer, et quelles dures épreuves il avait subies.

         Il y a de cela dix ans, alors qu’il n’avait que vingt-deux ans, ce Prince, rebelle et brave, s’était fâché avec son père car, alors qu’il régnait sur tout le territoire de Mortemer, cet homme moins droit que son fils s’était entouré de riches orques qui lui avaient offert, en échange du pouvoir qu’il leur transmettait, de nombreuses richesses dont les provenances étaient douteuses. Le père avait alors banni le fils pour pouvoir jouir plus tranquillement de sa richesse mais le pauvre roi n’eut pas le temps d’en profiter beaucoup. Quand les orques virent qu’Hélias s’en était allé, ils assassinèrent le roi. Bersachouane, un guerrier orque redoutable, avait alors pris le pouvoir du royaume de Mortemer. Ayant eu vent de cette histoire, Hélias était revenu et aidé d’une troupe de fidèles soldats qui résistaient à leur envahisseur, il était parti à la reconquête de son royaume, et après une lutte sanglante, où l’on disait qu’il avait à lui seul tué plus d’une centaine d’orques, il avait renversé le pouvoir de Bersachouane, dont la tête, plantée sur une pique, avait été exhibée durant plusieurs mois aux portes du royaume, décourageant quiconque aurait eu des desseins malhonnêtes. Le peuple, fou de joie d’avoir retrouvé le jeune Prince, voulut fêter la victoire et couronner le nouveau roi, mais celui-ci disparut le lendemain de la bataille, et jamais personne ne sut pourquoi il avait refusé de monter sur le trône. On avait donc couronné son cousin, un jeune homme sans ambition, peureux et sans grande intelligence, qui dirigeait bon gré mal gré la reconstruction du royaume abîmé par la guerre. Quant à Hélias, on le blâmait la plupart du temps, d’avoir abandonné sa tâche, et on le regrettait aussi. Et personne ne savait où il vivait à présent. Il apparaissait parfois, au milieu de nulle part, fuyant les villes, le monde, les hommes en général, et les orques tremblaient de le rencontrer. Et personne ne savait pourquoi il avait fui, ni pourquoi il fuyait encore.

         Moi, depuis mon plus jeune âge, j’étais fasciné par cette histoire... Et quand Agrippa m’avait appris, il y avait quelques années, qu’il connaissait ce héros, mon coeur avait bondi, et il avait dû me raconter en détails l’histoire de leur rencontre.

         La première fois qu’Agrippa avait vu Hélias, c’était en fait avant qu’il ne parte à la conquête de son royaume. Agrippa revenait alors d’un voyage dans les marais de Hédia, où vivait un de ses vieux camarades d’étude, qui possédait, de ce qu’en disait mon maître, une bibliothèque digne de celle de la cité d’Alican, dont certains ouvrages, uniques, étaient gardiens de savoirs qu’on ne trouvait nulle part ailleurs. Ces marais sont mortels pour qui ne les connaît pas. Les quelques êtres qui osaient les traverser étaient engloutis dans leurs eaux maudites, jusqu’à ce que l’eau putride pénètre la moindre parcelle de leur corps. Alors, comme une seconde naissance, ils étaient lentement expulsés de la vase, mais leur corps froid restait possédé par leur mort...leur esprit prisonnier, troublé par l’esprit des eaux, restait confus, et ils tournaient, tournaient sans fin dans les marais à la recherche de leur esprit, à la recherche de leur vie qui n’était pas revenue, qui ne revenait pas... Agrippa, lui, ne craignait pas cette nature maudite, ni aucune autre nature, d’ailleurs. C’était la sa grande puissance de mage. Il était en parfaite harmonie avec elle, guérissant les maux et apaisant les esprits qui vivaient en elle. Rien ne pouvait l’atteindre, pas une bête, rampante, volante, nageante, pas un monstre, ni les sables mouvants et autres esprits des eaux qui peuplaient ces terres troubles.

       Il avait établi tranquillement son campement près d’un chemin qui serpentait au milieu des flaques visqueuses, et faisait cuir un de ces poissons odorants qui seuls survivent dans la vase, lorsqu’il vit un homme, titubant, courbé, avançant péniblement, les mains sur les côtes, à quelques pas de lui, dans la brume. Au début, il crut que c’était un revenant, comme il en avait vu parfois, mais l’homme avait repéré Agrippa et se dirigeait vers lui, ce que ne faisaient pas les revenants, car les revenants ne voyaient pas les vivants, ils ne voyaient que la mort, leur mort. Il comprit alors que cet homme qui tendait les mains vers lui était vivant, enfin du moins il l’était toujours... Il tomba à quelques mètres d’Agrippa, et celui-ci courut le relever. L’homme qu’il découvrit était couvert de boue, des pieds à la tête, et son corps froid tremblait entre les bras du mage. Agrippa comprit alors que l’homme avait dû être englouti, comme les autres, mais qu’il avait réussi à se dégager avant de mourir noyé. Cependant, il avait suffisamment avalé de cette eau maudite pour en mourir bientôt... Il s’attaqua donc à le frictionner, pour ranimer son sang, et il composa à la hâte un remède, qu’il ensorcela de façon à vaincre à la fois le poison et l’esprit des eaux qui s’était emparé de ce corps. Ceci étant fait, le mage fit un feu, un grand feu, et l’on entendait tout autour les cris des êtres des marais se plaindre de cet affront. L’homme resta inanimé de longs jours, et Agrippa, à son chevet, l’abreuvait de remèdes, et d’infusions de plantes médicinales. Dans son délire, car l’homme délirait en dormant, il bredouillait des choses incompréhensibles, parlant à quelqu’un qui n’était pas Agrippa, et qui hantait sa mémoire. Puis, au bout d’une bonne semaine entre la vie et la mort, l’homme avait cessé de délirer, la fièvre qui le rongeait était tombée, il avait dormi paisiblement pendant deux grands jours, pour enfin revenir dans le monde des vivants, éveillé, lucide, quoique complètement engourdi... Agrippa lui avait demandé qui il était, et par quel miracle il avait réussi à s’extraire des marais, Hélias se présenta confusément, cherchant encore en lui ce qui s’était passé, et répondit au vieux mage curieux qu’il avait simplement eu de la chance. Lorsque Agrippa apprit que l’homme qu’il avait sauvé était le Prince de Mortemer, il lui annonça les terribles catastrophes qui étaient arrivés dans son royaume, alors Hélias, encore faible, s’était relevé en titubant et avait balbutié « alors elle avait raison... », puis il avait demandé avec hâte à Agrippa de lui emprunter un de ses chevaux, et avant même qu’Agrippa ait pu dire quoi que ce soit, il avait grimpé sur l’animal en demandant au mage qui il était, et Agrippa lui ayant répondu, il avait filé au galop, criant au mage qu’il reviendrait le voir dès que ses affaires seraient réglées. Agrippa était alors resté seul, avec son dernier cheval, face à une théière remplie de camomille qu’il avait destinée au malade...

         Le temps avait passé. Les rumeurs de la bataille qu’Hélias avait orchestrée avec panache arrivèrent assez vite aux oreilles du mage, et celui-ci s’en réjouit, mais lorsqu’on lui dit qu’Hélias avait fui après la bataille, il frissonna, pressentant que ce soudain refus d’endosser son rôle de souverain avait quelque chose à voir avec son aventure dans les marais... même s’il ne savait en quoi ces deux événements étaient liés. Il se dit alors qu’il ne reverrait jamais plus le « miraculé des marais ». Mais un jour, il fut là, devant lui, sombre et triste comme lorsqu’il était malade, les habits en aussi mauvais état... Il rapportait au mage un cheval, une magnifique bête gris-argent qui illuminait la cour de la maison. Ce magnifique étalon, qui était aussi vigoureux qu’il n’était beau, Agrippa l’avait toujours lorsque je le rejoignis pour mes études, et ce jour-là, à l’auberge, c’était ce même cheval qui attendait son maître à l ‘écurie.

 Agrippa et Hélias s’étaient retrouvés avec plaisir. Le mage découvrit que le Prince, outre son habileté au combat, avait une grande connaissance des herbes, et autres essences médicinales, et de plein d’autres choses encore. Ils avaient tous deux traversé les mêmes lointaines régions, et échangèrent avec passion leurs impressions sur telle ou telle Cité. Ils parlaient, parlaient, mais Agrippa se rendit compte assez vite qu’Hélias avait un secret. Il racontait son enfance au bord des falaises, décrivait les animaux marins, dont il avait une bonne connaissance, des lieux secrets dans la roche où l’on trouvait, à marée basse, des débris d’écailles appartenant aux sirènes qui vivaient dans les profondeurs de l’océan... il raconta aussi la mort de sa mère, dont Agrippa avait déjà entendu parler, mais il ne dit jamais rien sur son exil, et sur les circonstances de sa présence dans les Marais, le jour où ils s’étaient rencontrés. Il ne parlait jamais de son père non plus, ni de la bataille qu’il avait conduite pour libérer son royaume. Hélias avait remercié le mage de lui avoir sauvé la vie, et répétait qu’il avait eu de la chance de ne pas mourir noyé. Et Agrippa comprit qu’il était inutile de poser des questions. Dès qu’il mentionnait l’épisode des marais, Hélias se renfermait, devenait sombre, et changeait de sujet.

 Ils s’étaient alors régulièrement revus, enfin disons qu’Hélias était revenu voir Agrippa, mais depuis quelques années, depuis que j’étais arrivé, en fait, lorsque j’avais dix ans, il n’avait pas reparu. Il faut dire que nous voyagions beaucoup, et qu’il était difficile de nous trouver... Parfois, lorsque nous étions chez nous, je me hasardais à jeter un oeil dans la cour lorsqu’un cheval y pénétrait, me disant que c’était peut-être mon héros qui venait voir mon maître. Mais ce ne fut jamais le cas. Dépité, je harcelais souvent Agrippa de me conter tout ce dont il se souvenait de leurs rencontres. Lorsque je lui demandais s’il avait tenté, par des moyens détournés, d’en savoir plus sur lui, il s’indignait, se mettait en colère, disant qu’un homme était seul détenteur de sa vie, et terminait en psalmodiant que ce genre de curiosité déplacée n’avait pas de place dans l’esprit d’un mage. Le soir, avant de m’endormir, j’imaginais un fier guerrier tuant une dizaine d’orques d’un seul coup de sa grande épée... ou terrassant des pieuvres géantes au milieu des sables mouvants... Mais les années passant, mon héros s’était peu à peu déstructuré, je devenais un jeune homme, et l’étude de la magie avait balayé mes admirations pour les chevaliers. Je préservais quelque part au fond de moi le souvenir de mes émois.

       Mais face à lui, je redeviens enfant. Il est là, bien réel et même tristement réel, j’en suis à la fois ému et dépité, car celui qui se dresse devant moi ne ressemble en rien à mes rêves d’autrefois... N’importe, je suis prêt alors, du haut de mes quinze ans, à donner une seconde chance à ce qui avait été mon plus grand idole. A bien le regarder, il n’est pas si laid que cela. Un éclat dur brille dans ses yeux bleus, sa bouche est bien faite, son nez est régulier. Si ses joues n’étaient pas si creusées, et si ces grosses cernes noires s’estompaient un peu, s’il mettait un peu d’ordre dans ses cheveux, d’un joli châtain, et s’il s’habillait d’une manière digne de son rang, il serait presque beau... Cette prestance naturelle, ce maintien princier, il ne l’a pas totalement perdu. Et je frissonne à l’idée de voir sortie de son fourreau la grosse épée dont la garde, mal nettoyée, brille encore d’un éclat trouble.

 D’abord, Hélias demande à Agrippa ce qu’il fait ici, et Agrippa raconte à son ami que nous sommes là pour cueillir des plantes, ce qui intéresse beaucoup Hélias. La conversation m’ennuie un peu, mais j’écoute avec attention, tout en terminant mon plat, qui est presque froid, un peu étonné qu’un guerrier aussi réputé puisse trouver de l’intérêt aux choses des alchimistes. Je ne sais pas quoi faire pour attirer son attention.

 « Et vous, Seigneur, venez-vous aussi pour cueillir des plantes ? me surprends-je à demander.

 Hélias, surpris autant que je le suis de ma question indiscrète, me regarde sévèrement, sans un mot.

 « Je veux dire, hasardé-je en bredouillant, rien ici, à part ces plantes, ne pourrait vous intéresser... Rien n’est intéressant ici... Enfin, à mon avis, bien sûr... même si la forêt est belle... C’est la première fois que vous venez ici ?

         - Oui, en effet, me répond-il. Et je ne regrette pas de m’y être arrêté...Cette forêt est très belle... et j’ai l’immense plaisir d’y retrouver mon vieil ami !

         Me tassant sur moi-même, je ne dis plus rien. Les deux amis ressassent de vieux souvenirs, et Agrippa parle de son étalon, Gris-nez, et des restes de sa vigueur passée. Ils rient tous deux, et je ris à mon tour. Puis, Hélias, le regard dur posé sur moi comme sur un insecte qu’on étudie, demande à Agrippa qui je suis.

 « Arpège a perdu ses parents lorsqu’il était enfant, raconte alors Agrippa... »

 Oui, je suis orphelin. Tout ce que je sais à ce moment là est ce que m’en a dit Agrippa, qui m’a recueilli, alors que je n’avais que neuf mois, à la mort de mes parents. Il m’a placé chez une nourrice, jusqu’à mes dix ans, et ensuite, il m’a demandé si je voulais devenir magicien, ce que j’ai accepté avec soulagement, car ma nourrice, une bonne dame, tendre et douce, voulait se marier avec un homme avide et sournois, et je me voyais mal terminer mon enfance dans la même maison que ce sinistre personnage. Et même si la magie ne m’avait jamais intéressé jusqu’à ce moment-là – je préférais les hommes d’arme - , j’étais curieux de savoir comment cela fonctionnait.

        Hélias me regarde, me regarde encore, tandis qu’Agrippa parle de moi, disant que je suis un peu distrait, mais que je deviendrai sans doute un bon mage, il me regarde, et soudain, ses yeux tombent sur la bague que je tenais de ma mère, dont le signe incompréhensible hante mes cauchemars depuis toujours.

 D’un geste vif, il empoigne vigoureusement ma main et la tourne pour observer le signe qui est sculpté dessus, et une immense terreur emplit ses yeux. Il serre ma main si fort que l’anneau fait une trace rouge sur mon doigt, jusqu’au sang. Se rendant compte, à la grimace que je fais, qu’il me blesse, il lâche d’un coup sec ma main en murmurant un « excuse-moi » et me lance, comme si j’avais fait une bêtise :

 « D’où vient cette bague ?

 -Elle vient de ma mère, dis-je en agitant ma main endolorie, un peu agacé.

 -Sais-tu ce que veut dire ce signe ?

   -Non.

 -Et vous, Agrippa ?

 -Non... »

Hélias, méfiant, regarde son ami avec froideur.

 -Vous voulez dire que vous ne savez pas ce que signifie ce signe?

Agrippa, mal à l’aise, maintient sa réponse. Assez grave, il semble plutôt mécontent d’être ainsi interrogé. Et comme Hélias, je le regarde avec suspicion. On dirait qu’il ment !

 - Très étrange, insiste Hélias. Etrange qu’un mage, aussi érudit que vous, ne soit même pas tenté de chercher la signification d’un signe aussi mystérieux...

 - Ce n’est pas un signe mystérieux, il n’est que le dessin d’un orfèvre un peu original, voilà tout.

         - C’est impossible ! J’ai moi même vu ce signe, quelque part, et ce n’est pas un orfèvre dégénéré qui l’a tracé devant moi !

 - Peut-être que si vous me disiez où vous avez trouvé ce signe, nous pourrions commencer à faire des suppositions ?

 Très étonné, je regarde mon maître en évitant de sourire. Quelle pirouette ! Hélias, se sentant piégé par la question du mage, quitte soudain son air inquisiteur et se met à sourire.

         -Vous avez raison, Agrippa, ce signe ne veut sans doute rien dire... Je pense que je me suis trompé...

         Assez troublé par tous ces mystères d’adultes, je sens en moi mon coeur se serrer. Je connais bien mon maître, et ces mystères cachent quelque chose... Hélias a sans doute raison lorsqu’il sous-entend qu’Agrippa en sait plus sur ce signe qu’il ne le prétend ! Alors, s’il en sait plus sur ce signe, c’est qu’il en sait plus sur moi... Il me cache quelque chose sur mon enfance, sur mes origines, et il ne veut rien dire... Et pourquoi ce signe met-il Hélias dans un tel état ?

         Un silence pesant s’est installé à notre table. Chacun de nous trois, semble-t-il, est trop fier pour tenter de reprendre la parole. J’ai posé ma main sur mon genou, de façon à ce que personne ne voie cette bague, qui nous sépare tous trois, et Hélias, tout comme mon maître, baisse la tête avec un air dépité. J’ai envie de quitter la table, de m’enfuir dans ma chambre, mais je n’ose pas. Je voudrais faire mes bagages, et fuir loin de mon maître, qui a osé me cacher des choses sur mon passé, mais je ne fais rien. La colère laisse place à mon désir de savoir : je persécuterai Agrippa, jusqu’à ce qu’il me dise enfin tout ce qu’il sait.

Posté par lescendresda à 13:48 - Romans - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

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