les cendres d'A

blog littéraire

04 novembre 2007

Roman - 3. Première partie. Chapitre 2.

Chapitre 2 : La tempête

 

 

 

 Depuis le matin du lendemain de notre arrivée, après un bon repas et une bonne nuit de sommeil, nous nous sommes enfoncés dans la forêt, alors qu’un soleil radieux perce généreusement les feuillages... pendant qu’Agrippa ramasse un peu plus loin des herbes de toutes sortes dont la plupart me sont inconnues, je déambule tout autour de lui, m’émerveillant de la beauté des lieux.  Mais en fin d’après-midi, le soleil se voile subitement, de gros nuages obstruent la lumière de l’astre, et en quelques minutes, la forêt est plongée dans la pénombre. Autour de moi, les arbres se tordent dans un vent terrible. Agrippa, interrompant sa cueillette resserre sa cape contre lui. Des cheveux blancs volent autour de son visage ridé. Et ma main tremble encore au souvenir de ces instants mais ce n’est pas la vieillesse... Je me souviens très bien...  Le vent, le vent hurle tout autour de moi. La pluie nous fouette le visage, fouette les arbres, pauvres pantins démantibulés qui dansent une danse endiablée... La tête me brûle, au milieu de toute cette violente tempête, je respire à peine, et je ne vois plus très bien ce qu’il y a autour de moi, je n’entends que les cris, oui, les cris du vent qui tournoie autour de moi comme s’il essayait de m’arracher au sol de plus en plus spongieux... Je suis trempé, mais est-ce la pluie ? Je tremble, mais est-ce le froid ? mes yeux se troublent et mon coeur bat plus vite, je tremble de plus en plus et soudain je ne me souviens même plus de ce que je fais là, et Agrippa crie, les cheveux volant et s’accrochant à son visage, il me crie de me dépêcher mais je ne l’entends pas, cela résonne en moi, c’est trop, trop de cris autour de moi, trop de colère, trop de violence, je vois le sol s’ouvrir sous mes pieds mais c’est Agrippa qui me soulève, car je suis tombé, et son visage inquiet penché sur moi m’arrive au milieu d’un brouillard flou et glauque, l’effroi me glace le sang et l’espace d’un instant, je suis sûr que mon coeur s’est arrêté... je n’entends plus rien, je ne vois plus rien, qu’une épouvantable noirceur qui s’immisce en moi et me transperce comme une main glacée fouillant en moi jusqu’au coeur qu’elle empoigne, et je hurle, je hurle avec les ombres qui dansent et hurlent autour de moi...

 Lorsque je reviens à moi, je suis toujours dans la forêt, et Agrippa me tire par le bras, les arbres redeviennent visibles et le vent qui s’est tu a laissé place à une grosse averse bien verticale, qui nous mouille en une seconde mais nous sommes arrivés, nous nous engouffrons dans la chaude et douce salle à manger de l’auberge... La réalité revient peu à peu devant mes yeux. Agrippa me sourit affectueusement, alors que j’essaie de me souvenir de ce qui m’est arrivé.

 « Cette tempête est bien brutale ! Enfin, ce sont les orages d’été... Va vite te débarbouiller, mon garçon, tu es couvert de terre... Je t’attends ici, je vais faire le compte de notre récolte... Nous avons eu le temps de cueillir de beaux spécimens !

 Interdit, je regarde mon maître avec étonnement. Celui-ci s’est déjà éloigné tranquillement, comme si ce que nous venions de vivre n’était pas effroyable. Je regarde alors mes mains, maculées de boue, et ma robe, dans le même état. Comme un somnambule, je gravis les marches de l’escalier qui mène aux chambres, et me voici tranquillement dans ma chambre, en train de me dévêtir. Prenant un peu d’eau dans mes mains après les avoir lavées, je m’asperge vigoureusement le visage... Dans la glace, mon reflet ne laisse rien passer du trouble que je viens de ressentir. J’ai plutôt l’air serein... Mon coeur bat normalement. Je vois tout comme à l’ordinaire, avec netteté. Tout est réel, c’est idiot à dire, mais tout est redevenu vrai... Alors j’aurais rêvé tout cela ? Mais quoi, en fait ?... Je ne me souviens de rien... ou de peu de choses... Seul l’effroi que j’ai ressenti me reste. Les images se confondent dans mon esprit, et je me rends compte que le cri que j’ai poussé était, cela m’arrive comme une évidence, seulement intérieur, comme dans un cauchemar, Sauf que là, j’étais éveillé, puisque je courais, mais je n’ai rien laissé paraître de mon trouble, comme si mon corps et mon esprit s’étaient séparés et avaient vécu l’espace d’un instant indépendamment l’un de l’autre.

 « Brrrrrr ! »

 Voilà tout ce que je parviens à dire à mon reflet perplexe. L’effroi et la sensation de l’effroi ont disparu comme par enchantement. J’ai juste terriblement faim...

         Pendant que je reprend contact avec moi-même, une nouvelle personne est arrivée à l’auberge. Je la découvre en arrivant dans la salle commune où Agrippa m’attend pour le repas. Je me souviens très bien de son visage, taillé en triangle, percé de deux grands yeux noirs qui m’avaient regardé avec froideur lorsque, timidement, les miens les avaient croisés pour la première fois. Ses cheveux courts, noirs et luisants comme les plumes d’un corbeau, légèrement décoiffés par la pluie, tombent en une grosse mèche sur son front, cachant la moitié de son visage. De chaque côté, je découvre deux petites oreilles, dont la pointe m’intrigue. Cette fille n’a rien d’une elfe... Les elfes ont habituellement la peau blanche, et sa peau est brune, tannée par le soleil, ce qui donne à ses yeux noirs, trop grands pour un elfe, plus d’intensité encore. J’en déduis qu’elle est ce que l’on appelle une demi-elfe, une exception, un être rare et sublime, que jamais dans ma jeune vie je n’avais encore rencontré, le fruit d’une union dangereuse, entre un elfe, presque immortel, et un humain, toujours trop proche de la mort...

 Elle n’a pas l’air commode. En passant devant elle je hasarde un sourire de bienvenue, elle se contente de détourner la tête en fronçant les sourcils d’un air peu engageant. Filant au plus vite, je retrouve Agrippa qui m’attend à une table près de la cuisine de l’auberge, d’où montent de délicieuses odeurs de lapin grillé et de pommes de terre chaudes. De ma place, je peux voir, en me penchant un peu à droite, dépasser de derrière Agrippa qui me bouche la vue une partie de la jeune inconnue qui me tourne le dos. Assise comme un garçon, un pied posé sur une cuisse, elle est chaussée de grandes cuissardes garnies de lacets qui s’enroulent autour de ses jambes fines comme des lianes. Elle porte une petite tunique en cuir léger qui suit délicatement la courbe de ses hanches, et s’arrête à mi-cuisse. Sous la tunique, une petite blouse de soie bouffante enrobe ses bras fins, et cache sa gorge. Dans la position qu’elle occupe, je peux voir entre la cuissarde et la tunique, un petit bout de sa cuisse nue...

 Je sais, bien sûr, que ce ne sont pas là des pensées dignes d’un mage tel que moi, mais je suis bien jeune alors, et la chair féminine m’est inconnue... je ne peux que me griser de délices inaccessibles... mon regard s’accroche pendant un temps à ce petit bout de nudité que cette inconnue m’offre malgré elle, et qui m’accapare malgré moi. Les vêtements qu’elle porte, et qui laissent quelque heureux jour dans l’ensemble, sont habituellement portés par des mercenaires trapus et poilus, de grands voyageurs, des aventuriers qui passent beaucoup plus de temps sur leurs chevaux que devant leur miroir... Mais sur elle, sur ce corps fin et athlétique, cela fait son effet ! A Alican, lors de mes cours de magie, les jeunes filles sont vêtues de grandes robes sombres, comme les nôtres, ce qui décourage mes moindres tentatives d’être séduit. Dans la rue, les femmes de la cité se promènent en robes légères, avec de jolis bijoux et des petits souliers coquets, et je trouve cela charmant, osant à peine deviner sous la jupe la rondeur du mollet qui apparait lorsqu’elles marchent. Mais là, la jeune fille assise près de moi dégage de tout son être une sensualité fauve qui me trouble... Jamais je n’avais vu de femme comme elle... Elle porte de plus un petit poignard accroché à sa ceinture, sur sa chaise elle a étalé une grande cape d’un rouge sombre, qu’elle fait sécher au feu de la cheminée qu’Agrevin s’est empressé de rallumer, la température dehors ayant chuté vertigineusement à cause de la tempête, et près d’elle contre la table je vois un grand arc en bois précieux et quelques flèches acérées qui dépassent d’un carquois fait de cuir dur et de peau de renard sertie de petites pierres rouges, sans doute des rubis.

 Je suis fasciné ! Que de grâce dans tout cet équipement barbare, que de délicatesse dans ces armes meurtrières ! Qui est cette jeune femme, et que fait-elle ici, quelle étrange aventure l’a conduite dans cette gentille forêt, dans laquelle elle jure comme un rubis au milieu des fleurs ? Agrippa, me voyant me tordre le cou pour regarder derrière son épaule, se retourne à son tour et observe la jeune femme. Revenant à moi, il esquisse un sourire.

         - Elle est arrivée peu de temps après que tu sois monté te changer. Elle a demandé à Agrevin, assez froidement, s’il pouvait s’occuper de son cheval, et si elle pouvait attendre à une table, devant un bon repas, un ami, qui devait arriver bientôt.

 Interrompu dans ma rêverie, j’écoute malgré moi les informations que me donne Agrippa à mi-voix.

       - De qui parlez-vous ? réponds-je innocemment.

Agrippa se contente de sourire. Me penchant de nouveau, je constate que la jeune fille s’est retournée, et nous observe avec suspicion. Je cesse alors de l’observer. Apparemment, elle est contrariée... Et mon plat étant arrivé sur la table, je reviens à des amours plus enfantines, et me mets à dévorer avec plaisir mon repas tant attendu...

         J’en suis à terminer ma deuxième assiette lorsque un galop de cheval se fait entendre au milieu du sifflement continu du vent et le vacarme de la pluie qui tombe sur l’auberge, et on frappe à la porte. Avant de me retourner pour voir qui vient encore, je jette un oeil sur la jeune fille qui, vivement, s’est retournée elle aussi et regarde la porte. Nous échangeons un regard, mais elle est toujours aussi peu encline à me considérer, et je me tourne à mon tour, évitant ainsi ses yeux noirs durs et acérés comme, j’imagine, la lame de son petit poignard...

 Agrevin, ayant quitté sa cuisine pour accueillir le nouvel arrivant, ouvre la porte et un homme, d’un âge incertain, maigre et ébouriffé comme un chat errant, les traits pâles, le regard vitreux, fait son apparition, tout dégoulinant de pluie. Celui-ci non plus n’a pas l’air commode... Les sourcils froncés, les lèvres pincées, il marmonne tout bas quelques phrases à l’aubergiste qui se hâte vers la sortie, resserrant le col de sa chemise. L’homme, se débarrassant de sa cape noire, découvre ses habits, une tunique d’un beau cuir, mais complètement usé, une chemise de lin, qui avait dû être blanche, déchirée par endroits, et des bottes usées et encordées afin de les maintenir sur la cheville... Ses cheveux longs, noirs, tombent autour de son visage en petite mèches. Des cicatrices entaillent ses joues et sa lèvre inférieure, se perdant dans une barbe de quelques jours. Il a des yeux bleus, sévères, soulignés de cernes grises ressortant sur sa peau blanche. Il marche au milieu de la pièce d’un pas noble, les épaules en arrière, le front haut. A sa ceinture pend une grosse épée, dont la garde, admirablement bien travaillée, laisse présager une lame précieuse dans son fourreau. Une épée telle que celle-ci ne se voit pas tous les jours, j’en déduis que son propriétaire, malgré le piteux état dans lequel il se trouve, est un seigneur, ou un voleur... Décidément, me suis-je dit, ce lieu est propice à des rencontres inattendues...

 « Mon ami ! entends-je dire Agrippa.

L’homme, dirigeant son regard vers le vieux mage, esquisse alors un sourire, grave, mais affectueux. Il s’avance vers nous.

         « Agrippa ! s’exclame-t-il d’une voix claire. Mon vieil ami !

Agrippa, qui s’est levé pour aller à sa rencontre, l’entoure de ses bras avec émotion.

 « Venez donc vous asseoir avec nous ! Arpège, laisse ta place à mon ami, et viens t’asseoir près de moi...

 Abandonnant contre mon gré la place qui me permet d’observer le petit morceau de cuisse nu de la jolie demi-elfe qui s’est retournée vers son assiette, je m’assois sur le banc à côté de mon maître, tandis que l’étrange ami d’Agrippa prend ma place, jetant un regard distrait à la jeune fille avant de revenir, les yeux un peu moins sévères, sur Agrippa.

 « Mon cher apprenti, je te présente le seigneur Hélias de Mortemer. Hélias, voici Arpège, mon apprenti... »

Posté par lescendresda à 13:45 - Romans - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

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